1. Mademoiselle de Maupin (Préface)

    Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où nous avons le bonheur de vivre est incontestablement la réhabilitation de la vertu entreprise par tous les journaux, de quelque couleur qu’ils soient, rouges, verts ou tricolores.

    La vertu est assurément quelque chose de fort respectable, et nous n’avons pas envie de lui manquer, Dieu nous en préserve ! La bonne et digne femme ! – Nous trouvons que ses yeux ont assez de brillant à travers leurs bésicles, que son bas n’est pas trop mal tiré, qu’elle prend son tabac dans sa boîte d’or avec toute la grâce imaginable, que son petit chien fait la révérence comme un maître à danser. – Nous trouvons tout cela. – Nous conviendrons même que pour son âge elle n’est pas trop mal en point, et qu’elle porte ses années on ne peut mieux. – C’est une grand-mère très agréable, mais c’est une grand-mère… – Il me semble naturel de lui préférer, surtout quand on a vingt ans, quelque petite immoralité bien pimpante, bien coquette, bien bonne fille, les cheveux un peu défrisés, la jupe plutôt courte que longue, le pied et l’œil agaçants, la joue légèrement allumée, le rire à la bouche et le cœur sur la main. – Les journalistes les plus monstrueusement vertueux ne sauraient être d’un avis différent ; et, s’ils disent le contraire, il est très probable qu’ils ne le pensent pas. Penser une chose, en écrire une autre, cela arrive tous les jours, surtout aux gens vertueux.

    Je me souviens des quolibets lancés avant la révolution (c’est de celle de juillet que je parle) contre ce malheureux et virginal vicomte Sosthène de La Rochefoucauld qui allongea les robes des danseuses de l’Opéra, et appliqua de ses mains patriciennes un pudique emplâtre sur le milieu de toutes les statues. – M. le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld est dépassé de bien loin. – La pudeur a été très perfectionnée depuis ce temps, et l’on entre en des raffinements qu’il n’aurait pas imaginés.

    Moi qui n’ai pas l’habitude de regarder les statues à de certains endroits, je trouvais, comme les autres, la feuille de vigne, découpée par les ciseaux de M. le chargé des beaux-arts, la chose la plus ridicule du monde. Il parait que j’avais tort, et que la feuille de vigne est une institution des plus méritoires.

    On m’a dit, j’ai refusé d’y ajouter foi, tant cela me semblait singulier, qu’il existait des gens qui, devant la fresque du Jugement dernier de Michel-Ange, n’y avaient rien vu autre chose que l’épisode des prélats libertins, et s’étaient voilé la face en criant à l’abomination de la désolation !

    Ces gens-là ne savent aussi de la romance de Rodrigue que le couplet de la couleuvre. – S’il y a quelque nudité dans un tableau ou dans un livre, ils y vont droit comme le porc à la fange, et ne s’inquiètent pas des fleurs épanouies ni des beaux fruits dorés qui pendent de toutes parts.

    J’avoue que je ne suis pas assez vertueux pour cela. Dorine, la soubrette effrontée, peut très bien étaler devant moi sa gorge rebondie, certainement je ne tirerai pas mon mouchoir de ma poche pour couvrir ce sein que l’on ne saurait voir. – Je regarderai sa gorge comme sa figure, et, si elle l’a blanche et bien formée, j’y prendrai plaisir. – Mais je ne tâterai pas si la robe d’Elmire est moelleuse, et je ne la pousserai pas saintement sur le bord de la table, comme faisait ce pauvre homme de Tartuffe.

    Cette grande affectation de morale qui règne maintenant serait fort risible, si elle n’était fort ennuyeuse. – Chaque feuilleton devient une chaire ; chaque journaliste, un prédicateur ; il n’y manque que la tonsure et le petit collet. Le temps est à la pluie et à l’homélie ; on se défend de l’une et de l’autre en ne sortant qu’en voiture et en relisant Pantagruel entre sa bouteille et sa pipe.

    Mon doux Jésus ! quel déchaînement ! quelle furie ! – Qui vous a mordu ? qui vous a piqué ? que diable avez-vous donc pour crier si haut, et que vous a fait ce pauvre vice pour lui en tant vouloir, lui qui est si bon homme, si facile à vivre, et qui ne demande qu’à s’amuser lui-même et à ne pas ennuyer les autres, si faire se peut ? – Agissez avec le vice comme Serre avec le gendarme : embrassez-vous, et que tout cela finisse. – Croyez-m’en, vous vous en trouverez bien. – Eh ! mon Dieu ! messieurs les prédicateurs, que feriez-vous donc sans le vice ? – Vous seriez réduits, dès demain, à la mendicité, si l’on devenait vertueux aujourd’hui.

    Les théâtres seraient fermés ce soir. – Sur quoi feriez-vous votre feuilleton ? – Plus de bals de l’Opéra pour remplir vos colonnes, – plus de romans à disséquer ; car bals, romans, comédies, sont les vraies pompes de Satan, si l’on en croit notre sainte Mère l’Église. – L’actrice renverrait son entreteneur, et ne pourrait plus vous payer son éloge. – On ne s’abonnerait plus à vos journaux ; on lirait saint Augustin, on irait à l’église, on dirait son rosaire. Cela serait peut-être très bien ; mais, à coup sûr, vous n’y gagneriez pas. – Si l’on était vertueux, où placeriez-vous vos articles sur l’immoralité du siècle ? Vous voyez bien que le vice est bon à quelque chose.

    Mais c’est la mode maintenant d’être vertueux et chrétien, c’est une tournure qu’on se donne ; on se pose en saint Jérôme, comme autrefois en don Juan ; l’on est pâle et macéré, l’on porte les cheveux à l’apôtre, l’on marche les mains jointes et les yeux fichés en terre ; on prend un petit air confit en perfection ; on a une Bible ouverte sur sa cheminée, un crucifix et du buis bénit à son lit ; l’on ne jure plus, l’on fume peu, et l’on chique à peine. – Alors on est chrétien, l’on parle de la sainteté de l’art, de la haute mission de l’artiste, de la poésie du catholicisme, de M. de Lamennais, des peintres de l’école angélique, du concile de Trente, de l’humanité progressive et de mille autres belles choses. – Quelques-uns font infuser dans leur religion un peu de républicanisme ; ce ne sont pas les moins curieux. Ils accouplent Robespierre et Jésus-Christ de la façon la plus joviale, et amalgament avec un sérieux digne d’éloges les Actes des Apôtres et les décrets de la sainte convention, c’est l’épithète sacramentelle ; d’autres y ajoutent, pour dernier ingrédient, quelques idées saint-simoniennes. – Ceux-là sont complets et carrés par la base ; après eux, il faut tirer l’échelle. Il n’est pas donné au ridicule humain d’aller plus loin, – has ultra metas…, etc. Ce sont les colonnes d’Hercule du burlesque.

    Le christianisme est tellement en vogue par la tartuferie qui court que le néo-christianisme lui-même jouit d’une certaine faveur. On dit qu’il compte jusqu’à un adepte, y compris M. Drouineau.

    Une variété extrêmement curieuse du journaliste proprement dit moral, c’est le journaliste à famille féminine.

    Celui-là pousse la susceptibilité pudique jusqu’à l’anthropophagie, ou peu s’en faut.

    Sa manière de procéder, pour être simple et facile au premier coup d’œil, n’en est pas moins bouffonne et superlativement récréative, et je crois qu’elle vaut qu’on la conserve à la postérité, – à nos derniers neveux, comme disaient les perruques du prétendu grand siècle.

    D’abord pour se poser en journaliste de cette espèce, il faut quelques petits ustensiles préparatoires, – tels que deux ou trois femmes légitimes, quelques mères, le plus de sœurs possible, un assortiment de filles complet et des cousines innombrablement. – Ensuite il faut une pièce de théâtre ou un roman quelconque, une plume, de l’encre, du papier et un imprimeur. Il faudrait peut-être bien une idée et plusieurs abonnés ; mais on s’en passe avec beaucoup de philosophie et l’argent des actionnaires.

    Quand on a tout cela, l’on peut s’établir journaliste moral. Les deux recettes suivantes, convenablement variées, suffisent à la rédaction.

    Modèles d’articles vertueux sur une première représentation.

    « Après la littérature de sang, la littérature de fange ; après la Morgue et le bagne, l’alcôve et le lupanar ; après les guenilles tachées par le meurtre, les guenilles tachées par la débauche ; après, etc. (selon le besoin et l’espace, on peut continuer sur ce ton depuis six lignes jusqu’à cinquante et au-delà), – c’est justice. – Voilà où mènent l’oubli des saines doctrines et le dévergondage romantique : le théâtre est devenu une école de prostitution où l’on n’ose se hasarder qu’en tremblant avec une femme qu’on respecte. Vous venez sur la foi d’un nom illustre, et vous êtes obligé de vous retirer au troisième acte avec votre jeune fille toute troublée et toute décontenancée. Votre femme cache sa rougeur derrière son éventail ; votre sœur, votre cousine, etc. » (On peut diversifier les titres de parenté ; il suffit que ce soient des femelles.)

    Nota. – Il y en a un qui a poussé la moralité jusqu’à dire : Je n’irai pas voir ce drame avec ma maîtresse. – Celui-là, je l’admire et je l’aime ; je le porte dans mon cœur, comme Louis XVIII portait toute la France dans le sien ; car il a eu l’idée la plus triomphante, la plus pyramidale, la plus ébouriffée, la plus luxorienne qui soit tombée dans une cervelle d’homme, en ce benoît dix-neuvième siècle où il en est tombé tant et de si drôles.

    La méthode pour rendre compte d’un livre est très expéditive et à la portée de toutes les intelligences : « Si vous voulez lire ce livre, enfermez-vous soigneusement chez vous ; ne le laissez pas traîner sur la table. Si votre femme et votre fille venaient à l’ouvrir, elles seraient perdues. – Ce livre est dangereux, ce livre conseille le vice. Il aurait peut-être eu un grand succès, au temps de Crébillon, dans les petites maisons, aux soupers fins des duchesses ; mais maintenant que les mœurs se sont épurées, maintenant que la main du peuple a fait crouler l’édifice vermoulu de l’aristocratie, etc., etc., que… que… que… – il faut, dans toute œuvre, une idée, une idée… là, une idée morale et religieuse qui… une vue haute et profonde répondant aux besoins de l’humanité ; car il est déplorable que de jeunes écrivains sacrifient au succès les choses les plus saintes, et usent un talent, estimable d’ailleurs, à des peintures lubriques qui feraient rougir des capitaines de dragons (la virginité du capitaine de dragons est, après la découverte de l’Amérique, la plus belle découverte que l’on ait faite depuis longtemps). – Le roman dont nous faisons la critique rappelle Thérèse philosophe, Félicia, le Compère Mathieu, les Contes de Grécourt. » – Le journaliste vertueux est d’une érudition immense en fait de romans orduriers ; – je serais curieux de savoir pourquoi.

    Il est effrayant de songer qu’il y a, de par les journaux, beaucoup d’honnêtes industriels qui n’ont que ces deux recettes pour subsister, eux et la nombreuse famille qu’ils emploient.

    Apparemment que je suis le personnage le plus énormément immoral qu’il se puisse trouver en Europe et ailleurs ; car je ne vois rien de plus licencieux dans les romans et les comédies de maintenant que dans les romans et les comédies d’autrefois, et je ne comprends guère pourquoi les oreilles de messieurs des journaux sont devenues tout à coup si janséniquement chatouilleuses.

    Je ne pense pas que le journaliste le plus innocent ose dire que Pigault-Lebrun, Crébillon fils, Louvet, Voisenon, Marmontel et tous autres faiseurs de romans et de nouvelles ne dépassent en immoralité, puisque immoralité il y a, les productions les plus échevelées et les plus dévergondées de MM. tels et tels, que je ne nomme pas, par égard pour leur pudeur.

    Il faudrait la plus insigne mauvaise foi pour n’en pas convenir.

    Qu’on ne m’objecte pas que j’ai allégué ici des noms peu ou mal connus. Si je n’ai pas touché aux noms éclatants et monumentaux, ce n’est pas qu’ils ne puissent appuyer mon assertion de leur grande autorité.

    Les Romans et les Contes de Voltaire ne sont assurément pas, à la différence de mérite près, beaucoup plus susceptibles d’être donnés en prix aux petites tartines des pensionnats que les Contes immoraux de notre ami le lycanthrope, ou même que les Contes moraux du doucereux Marmontel.

    Que voit-on dans les comédies du grand Molière ? La sainte institution du mariage (style de catéchisme et de journaliste) bafouée et tournée en ridicule à chaque scène.

    Le mari est vieux et laid et cacochyme ; il met sa perruque de travers ; son habit n’est plus à la mode ; il a une canne à bec-de-corbin, le nez barbouillé de tabac, les jambes courtes, l’abdomen gros comme un budget. – Il bredouille, et ne dit que des sottises ; il en fait autant qu’il en dit ; il ne voit rien, il n’entend rien ; on embrasse sa femme à sa barbe ; il ne sait pas de quoi il est question : cela dure ainsi jusqu’à ce qu’il soit bien et dûment constaté cocu à ses yeux et aux yeux de toute la salle on ne peut plus édifiée, et qui applaudit à tout rompre.

    Ceux qui applaudissent le plus sont ceux qui sont le plus mariés.

    Le mariage s’appelle, chez Molière, George Dandin ou Sganarelle.

    L’adultère, Damis ou Clitandre ; il n’y a pas de nom assez doucereux et charmant pour lui.

    L’adultère est toujours jeune, beau, bien fait et marqués pour le moins. Il entre en chantonnant à la cantonade la courante la plus nouvelle ; il fait un ou deux pas en scène de l’air le plus délibéré et le plus triomphant du monde ; il se gratte l’oreille avec l’ongle rose de son petit doigt coquettement écarquillé ; il peigne avec son peigne d’écaille sa belle chevelure blondine, et rajuste ses canons qui sont du grand volume. Son pourpoint et son haut-de-chausses disparaissent sous les aiguillettes et les nœuds de ruban, son rabat est de la bonne faiseuse ; ses gants flairent mieux que benjoin et civette ; ses plumes ont coûté un louis le brin.

    Comme son œil est en feu et sa joue en fleur ! que sa bouche est souriante ! que ses dents sont blanches ! comme sa main est douce et bien lavée.

    Il parle, ce ne sont que madrigaux, galanteries parfumées en beau style précieux et du meilleur air ; il a lu les romans et sait la poésie, il est vaillant et prompt à dégainer, il sème l’or à pleines mains. – Aussi Angélique, Agnès, Isabelle se peuvent à peine tenir de lui sauter au cou, si bien élevées et si grandes dames qu’elles soient ; aussi le mari est-il régulièrement trompé au cinquième acte, bien heureux quand ce n’est pas dès le premier.

    Voilà comme le mariage est traité par Molière, l’un des plus hauts et des plus graves génies qui jamais aient été. – Croit-on qu’il y ait rien de plus fort dans les réquisitoires d’Indiana et de Valentine ? La paternité est encore moins respectée, s’il est possible. Voyez Orgon, voyez Géronte, voyez-les tous.

    Comme ils sont volés par leurs fils, battus par leurs valets ! Comme on met à nu, sans pitié pour leur âge, et leur avarice, et leur entêtement, et leur imbécillité ! – Quelles plaisanteries ! quelles mystifications !

    Comme on les pousse par les épaules hors de la vie, ces pauvres vieux qui sont longs à mourir, et qui ne veulent point donner leur argent ! comme on parle de l’éternité des parents ! quels plaidoyers contre l’hérédité, et comme cela est plus convaincant que toutes les déclamations saint-simoniennes !

    Un père, c’est un ogre, c’est un Argus, c’est un geôlier, un tyran, quelque chose qui n’est bon tout au plus qu’à retarder un mariage pendant trois jusqu’à la reconnaissance finale. – Un père est le mari ridicule au grand complet. – Jamais un fils n’est ridicule dans Molière ; car Molière, comme tous les auteurs de tous les temps possibles, faisait sa cour à la jeune génération aux dépens de l’ancienne.

    Et les Scapins, avec leur cape rayée à la napolitaine, et leur bonnet sur l’oreille, et leur plume balayant les bandes d’air, ne sont-ils pas des gens bien pieux, bien chastes et bien dignes d’être canonisés ? – Les bagnes sont pleins d’honnêtes gens qui n’ont pas fait le quart de ce qu’ils font. Les roueries de Trialph sont de pauvres roueries en comparaison des leurs. Et les Lisettes et les Martons, quelles gaillardes, tudieu ! – Les courtisanes des rues sont loin d’être aussi délurées, aussi promptes à la riposte grivoise. Comme elles s’entendent à remettre un billet ! comme elles font bien la garde pendant les rendez-vous ! – Ce sont, sur ma parole, de précieuses filles, serviables et de bon conseil.

    C’est une charmante société qui s’agite et se promène à travers ces comédies et ces imbroglios. – Tuteurs dupés, maris cocus, suivantes libertines, valets aigrefins, demoiselles folles d’amour, fils débauchés, femmes adultères ; cela ne vaut-il pas bien les jeunes beaux mélancoliques et les pauvres faibles femmes opprimées et passionnées des drames et des romans de nos faiseurs en vogue ?

    Et tout cela, moins le coup de dague final, moins la tasse de poison obligée : les dénouements sont aussi heureux que les dénouements des contes de fées, et tout le monde, jusqu’au mari, est on ne peut plus satisfait. Dans Molière, la vertu est toujours honnie et rossée ; c’est elle qui porte les cornes, et tend le dos à Mascarille ; à peine si la moralité apparaît une fois à la fin de la pièce sous la personnification un peu bourgeoise de l’exempt Loyal.

    Tout ce que nous venons de dire ici n’est pas pour écorner le piédestal de Molière ; nous ne sommes pas assez fou pour aller secouer ce colosse de bronze avec nos petits bras ; nous voulions simplement démontrer aux pieux feuilletonistes, qu’effarouchent les ouvrages nouveaux et romantiques, que les classiques anciens, dont ils recommandent chaque jour la lecture et l’imitation, les surpassent de beaucoup en gaillardise et en immoralité.

    À Molière nous pourrions aisément joindre et Marivaux et La Fontaine, ces deux expressions si opposées de l’esprit français, et Régnier, et Rabelais, et Marot, et bien d’autres. Mais notre intention n’est pas de faire ici, à propos de morale, un cours de littérature à l’usage des vierges du feuilleton.

    Il me semble que l’on ne devrait pas faire tant de tapage à propos de si peu. Nous ne sommes heureusement plus au temps d’Ève la blonde, et nous ne pouvons, en bonne conscience, être aussi primitifs et aussi patriarcaux que l’on était dans l’arche. Nous ne sommes pas des petites filles se préparant à leur première communion ; et, quand nous jouons au corbillon, nous ne répondons pas tarte à la crème. Notre naïveté est assez passablement savante, et il y a longtemps que notre virginité court la ville ; ce sont là de ces choses que l’on n’a pas deux fois ; et, quoi que nous fassions, nous ne pouvons les rattraper, car il n’y a rien au monde qui coure plus vite qu’une virginité qui s’en va et qu’une illusion qui s’envole.

    Après tout, il n’y a peut-être pas grand mal, et la science de toutes choses est-elle préférable à l’ignorance de toutes choses. C’est une question que je laisse à débattre à de plus savants que moi. Toujours est-il que le monde a passé l’âge où l’on peut jouer la modestie et la pudeur, et je le crois trop vieux barbon pour faire l’enfantin et le virginal sans se rendre ridicule.

    Depuis son hymen avec la civilisation, la société a perdu le droit d’être ingénue et pudibonde. Il est de certaines rougeurs qui sont encore de mise au coucher de la mariée, et qui ne peuvent plus servir le lendemain ; car la jeune femme ne se souvient peut-être plus de la jeune fille, ou, si elle s’en souvient, c’est une chose très indécente, et qui compromet gravement la réputation du mari.

    Quand je lis par hasard un de ces beaux sermons qui ont remplacé dans les feuilles publiques la critique littéraire, il me prend quelquefois de grands remords et de grandes appréhensions, à moi qui ai sur la conscience quelques menues gaudrioles un peu trop fortement épicées, comme un jeune homme qui a du feu et de l’entrain peut en avoir à se reprocher.

    À côté de ces Bossuets du Café de Paris, de ces Bourdaloues du balcon de l’Opéra, de ces Catons à tant la ligne qui gourmandent le siècle d’une si belle façon, je me trouve en effet le plus épouvantable scélérat qui ait jamais souillé la face de la terre ; et pourtant, Dieu le sait, la nomenclature de mes péchés, tant capitaux que véniels, avec les blancs et interlignes de rigueur, pourrait à peine, entre les mains du plus habile libraire, former un ou deux volumes in-8 par jour, ce qui est peu de chose pour quelqu’un qui n’a pas la prétention d’aller en paradis dans l’autre monde, et de gagner le prix Montyon ou d’être rosière en celui-ci.

    Puis quand je pense que j’ai rencontré sous la table, et même ailleurs, un assez grand nombre de ces dragons de vertu, je reviens à une meilleure opinion de moi-même, et j’estime qu’avec tous les défauts que je puisse avoir ils en ont un autre qui est bien, à mes yeux, le plus grand et le pire de tous : – c’est l’hypocrisie que je veux dire.

    En cherchant bien, on trouverait peut-être un autre petit vice à ajouter ; mais celui-ci est tellement hideux qu’en vérité je n’ose presque pas le nommer. Approchez-vous, et je m’en vais vous couler son nom dans l’oreille : – c’est l’envie.

    L’envie, et pas autre chose.

    C’est elle qui s’en va rampant et serpentant à travers toutes ces paternes homélies : quelque soin qu’elle prenne de se cacher, on voit briller de temps en temps, au-dessus des métaphores et des figures de rhétorique, sa petite tête plate de vipère ; on la surprend à lécher de sa langue fourchue ses lèvres toutes bleues de venin, on l’entend siffloter tout doucettement à l’ombre d’une épithète insidieuse.

    Je sais bien que c’est une insupportable fatuité de prétendre qu’on vous envie, et que cela est presque aussi nauséabond qu’un merveilleux qui se vante d’une bonne fortune. – Je n’ai pas la forfanterie de me croire des ennemis et des envieux ; c’est un bonheur qui n’est pas donné à tout le monde, et je ne l’aurai probablement pas de longtemps : aussi je parlerai librement et sans arrière-pensée, comme quelqu’un de très désintéressé dans cette question.

    Une chose certaine et facile à démontrer à ceux qui pourraient en douter, c’est l’antipathie naturelle du critique contre le poète, – de celui qui ne fait rien contre celui qui fait, – du frelon contre l’abeille – du cheval hongre contre l’étalon.

    Vous ne vous faites critique qu’après qu’il est bien constaté à vos propres yeux que vous ne pouvez être poète. Avant de vous réduire au triste rôle de garder les manteaux et de noter les coups comme un garçon de billard ou un valet de jeu de paume, vous avez longtemps courtisé la Muse, vous avez essayé de la dévirginer ; mais vous n’avez pas assez de vigueur pour cela ; l’haleine vous a manqué, et vous êtes retombé pâle et efflanqué au pied de la sainte montagne.

    Je conçois cette haine. Il est douloureux de voir un autre s’asseoir au banquet où l’on n’est pas invité, et coucher avec la femme qui n’a pas voulu de vous. Je plains de tout mon cœur le pauvre eunuque obligé d’assister aux ébats du Grand Seigneur.

    Il est admis dans les profondeurs les plus secrètes de l’Oda ; il mène les sultanes au bain ; il voit luire sous l’eau d’argent des grands réservoirs ces beaux corps tout ruisselants de perles et plus polis que des agates ; les beautés les plus cachées lui apparaissent sans voiles. On ne se gêne pas devant lui. – C’est un eunuque. – Le sultan caresse sa favorite en sa présence, et la baise sur sa bouche de grenade. – En vérité, c’est une bien fausse situation que la sienne, et il doit être bien embarrassé de sa contenance.

    Il en est de même pour le critique qui voit le poète se promener dans le jardin de poésie avec ses neuf belles odalisques, et s’ébattre paresseusement à l’ombre de grands lauriers verts. Il est bien difficile qu’il ne ramasse pas les pierres du grand chemin pour les lui jeter et le blesser derrière son mur, s’il est assez adroit pour cela.

    Le critique qui n’a rien produit est un lâche ; c’est comme un abbé qui courtise la femme d’un laïque : celui-ci ne peut lui rendre la pareille ni se battre avec lui.

    Je crois que ce serait une histoire au moins aussi curieuse que celle de Teglath-Phalasar ou de Gemmagog qui inventa les souliers à poulaine, que l’histoire des différentes manières de déprécier un ouvrage quelconque depuis un mois jusqu’à nos jours.

    Il y a assez de matières pour quinze ou seize volumes in-folio ; mais nous aurons pitié du lecteurs, et nous nous bornerons à quelques lignes, – bienfait pour lequel nous demandons une reconnaissance plus qu’éternelle. – À une époque très reculée, qui se perd dans la nuit des âges, il y a bien tantôt trois semaines de cela, le roman moyen âge florissait principalement à Paris et dans la banlieue. La cotte armoriée était en grand honneur ; on ne méprisait pas les coiffures à la hennin, on estimait fort le pantalon mi-parti ; la dague était hors de prix ; le soulier à poulaine était adoré comme un fétiche. – Ce n’étaient qu’ogives, tourelles, colonnettes, verrières coloriées, cathédrales et châteaux forts ; – ce n’étaient que demoiselles et damoiseaux, pages et valets, truands et soudards, galants chevaliers et châtelains féroces ; – toutes choses certainement plus innocentes que les jeux innocents, et qui ne faisaient de mal à personne.

    Le critique n’avait pas attendu au second roman pour commencer son œuvre de dépréciation ; dès le premier qui avait paru, il s’était enveloppé de son cilice de poil de chameau, et s’était répandu un boisseau de cendre sur la tête : puis, prenant sa grande voix dolente, il s’était mis à crier :

    – Encore du moyen âge, toujours du moyen âge ! qui me délivrera du moyen âge, de ce moyen âge qui n’est pas le moyen âge ? – Moyen âge de carton et de terre cuite qui n’a du moyen âge que le nom. – Oh ! les barons de fer, dans leur armure de fer, avec leur cœur de fer, dans leur poitrine de fer ! – Oh ! les cathédrales avec leurs rosaces toujours épanouies et leurs verrières en fleurs, avec leurs dentelles de granit, avec leurs trèfles découpés à jour, leurs pignons tailladés en scie, avec leur chasuble de pierre brodée comme un voile de mariée, avec leurs cierges, avec leurs chants, avec leurs prêtres étincelants, avec leur peuple à genoux, avec leur orgue qui bourdonne et leurs anges planant et battant de l’aile sous les voûtes ! – comme ils m’ont gâté mon moyen âge, mon moyen âge si fin et si coloré ! comme ils l’ont fait disparaître sous une couche de grossier badigeon ! quelles criardes enluminures ! – Ah ! barbouilleurs ignorants, qui croyez avoir fait de la couleur pour avoir plaqué rouge sur bleu, blanc sur noir et vert sur jaune, vous n’avez vu du moyen âge que l’écorce, vous n’avez pas deviné l’âme du moyen âge, le sang ne circule pas dans la peau dont vous revêtez vos fantômes, il n’y a pas de cœur dans vos corselets d’acier, il n’y a pas de jambes dans vos pantalons de tricot, pas de ventre ni de gorge derrière vos jupes armoriées : ce sont des habits qui ont la forme d’hommes, et voilà tout. – Donc, à bas le moyen âge tel que nous l’ont fait les faiseurs (le grand mot est lâché ! les faiseurs) ! Le moyen âge ne répond à rien maintenant, nous voulons autre chose.

    Et le public, voyant que les feuilletonistes aboyaient au moyen âge, se prit d’une belle passion pour ce pauvre moyen âge, qu’ils prétendaient avoir tué du coup. Le moyen âge envahit tout, aidé par l’empêchement des journaux : – drames, mélodrames, romances, nouvelles, poésies, il y eut jusqu’à des vaudevilles moyen âge, et Momus répéta des flonflons féodaux.

    À côté du roman moyen âge verdissait le roman charogne, genre de roman très agréable, et dont les petites-maîtresses nerveuses et les cuisinières blasées faisaient une très grande consommation.

    Les feuilletonistes sont bien vite arrivés à l’odeur comme des corbeaux à la curée, et ils ont dépecé du bec de leurs plumes et méchamment mis à mort ce pauvre genre de roman qui ne demandait qu’à prospérer et à se putréfier paisiblement sur les rayons graisseux des cabinets de lecture. Que n’ont-ils pas dit ? que n’ont-ils pas écrit ? – Littérature de morgue ou de bagne, cauchemar de bourreau, hallucination de boucher ivre et d’argousin qui a la fièvre chaude ! Ils donnaient bénignement à entendre que les auteurs étaient des assassins et des vampires, qu’ils avaient contracté la vicieuse habitude de tuer leur père et leur mère, qu’ils buvaient du sang dans des crânes, qu’ils se servaient de tibias pour fourchette et coupaient leur pain avec une guillotine.

    Et pourtant ils savaient mieux que personne, pour avoir souvent déjeuné avec eux, que les auteurs de ces charmantes tueries étaient de braves fils de famille, très débonnaires et de bonne société, gantés de blanc, fashionablement myopes, – se nourrissant plus volontiers de beefsteaks que de côtelettes d’homme, et buvant plus habituellement du vin de Bordeaux que du sang de jeune fille ou d’enfant nouveau-né. – Pour avoir vu et touché leurs manuscrits, ils savaient parfaitement qu’ils étaient écrits avec de l’encre de la grande vertu, sur du papier anglais, et non avec sang de guillotine sur peau de chrétien écorché vif.

    Mais, quoi qu’ils dissent ou qu’ils fissent, le siècle était à la charogne, et le charnier lui plaisait mieux que le boudoir ; le lecteur ne se prenait qu’à un hameçon amorcé d’un petit cadavre déjà bleuissant. – Chose très concevable ; mettez une rose au bout de votre ligne, les araignées auront le temps de faire leur toile dans le pli de votre coude, vous ne prendrez pas le moindre petit fretin ; accrochez-y un ver ou un morceau de Deux fromage, carpes, barbillons, perches, anguilles sauteront à trois pieds hors de l’eau pour le happer. – Les hommes ne sont pas aussi différents des poissons qu’on a l’air de le croire généralement.

    On aurait dit que les journalistes étaient devenus quakers, brahmes, ou pythagoriciens, ou taureaux, tant il leur avait pris une subite horreur du rouge et du sang. – Jamais on ne les avait vus si fondants, si émollients ; – c’était de la crème et du petit lait. – Ils n’admettaient que deux couleurs, le bleu de ciel ou le vert pomme. Le rose n’était que souffert, et, si le public les eût laissés faire, ils l’eussent mené paître des épinards sur les rives du Lignon, côte à côte avec les moutons d’Amaryllis. Ils avaient changé leur frac noir contre la veste tourterelle de Céladon ou de Silvandre, et entouré leurs plumes d’oie de roses pompons et de faveurs en manière de houlette pastorale. Ils laissaient flotter leurs cheveux à l’enfant, et s’étaient fait des virginités d’après la recette de Marion Delorme, à quoi ils avaient aussi bien réussi qu’elle.

    Ils appliquaient à la littérature l’article du Décalogue :

    Homicide point ne seras.

    On ne pouvait plus se permettre le plus petit meurtre dramatique, et le cinquième acte était devenu impossible.

    Ils trouvaient le poignard exorbitant, le poison monstrueux, la hache inqualifiable. Ils auraient voulu que les héros dramatiques vécussent jusqu’à l’âge de Melchisédech ; et cependant il est reconnu, depuis un temps immémorial, que le but de toute tragédie est de faire assommer à la dernière scène un pauvre diable de grand homme qui n’en peut mais, comme le but de toute comédie est de conjoindre matrimonialement deux imbéciles de jeunes premiers d’environ soixante ans chacun.

    C’est vers ce temps que j’ai jeté au feu (après en avoir tiré un double, ainsi que cela se fait toujours) deux superbes et magnifiques drames moyen âge, l’un en vers et l’autre en prose, dont les héros étaient écartelés et bouillis en plein théâtre, ce qui eût été très jovial et assez inédit.

    Pour me conformer à leurs idées, j’ai composé depuis une tragédie antique en cinq actes, nommée Héliogabale, dont le héros se jette dans les latrines, situation extrêmement neuve et qui a l’avantage d’amener une décoration non encore vue au théâtre. – J’ai fait aussi un drame moderne extrêmement supérieur à Antony, Arthur ou l’Homme fatal, où l’idée providentielle arrive sous la forme d’un pâté de foie gras de Strasbourg, que le héros mange jusqu’à la dernière miette après avoir consommé plusieurs viols, ce qui, joint à ses remords, lui donne une abominable indigestion dont il meurt. – Fin morale s’il en fut, qui prouve que Dieu est juste et que le vice est toujours puni et la vertu récompensée.

    Quant au genre monstre, vous savez comme ils l’ont traité, comme ils ont arrangé Han d’Islande, ce mangeur d’hommes, Habibrah l’obi, Quasimodo le sonneur, et Triboulet, qui n’est que bossu, – toute cette famille si étrangement fourmillante, – toutes ces crapauderies gigantesques que mon cher voisin fait grouiller et sauteler à travers les forêts vierges et les cathédrales de ses romans. Ni les grands traits à la Michel-Ange, ni les curiosités dignes de Callot, ni les effets d’Ombre et de Pair à la façon de Goya, rien n’a pu trouver grâce devant eux ; ils l’ont renvoyé à ses odes, quand il a fait des romans ; à ses romans, quand il a fait des drames : tactique ordinaire des journalistes qui aiment toujours mieux ce qu’on a fait que ce qu’on fait. Heureux homme, toutefois, que celui qui est reconnu supérieur même par les feuilletonistes dans tous ses ouvrages, excepté, bien entendu, celui dont ils rendent compte, et qui n’aurait qu’à écrire un traité de théologie ou un manuel de cuisine pour faire trouver son théâtre admirable !

    Pour le roman de cœur, le roman ardent et passionné, qui a pour père Werther l’Allemand, et pour mère Manon Lescaut la Française, nous avons touché, au commencement de cette préface, quelques mots de la teigne morale qui s’y est désespérément attachée sous prétexte de religion et de bonnes mœurs. Les poux critiques sont comme les poux de corps qui abandonnent les cadavres pour aller aux vivants. Du cadavre du roman moyen âge les critiques sont passés au corps de celui-ci, qui a la peau dure et vivace et leur pourrait bien ébrécher les dents.

    Nous pensons, malgré tout le respect que nous avons pour les modernes apôtres, que les auteurs de ces romans appelés immoraux, sans être aussi mariés que les journalistes vertueux, ont assez généralement une mère, et que plusieurs d’entre eux ont des sœurs et sont pourvus d’une abondante famille féminine ; mais leurs mères et leurs sœurs ne lisent pas de romans, même de romans immoraux ; elles cousent, brodent et s’occupent des choses de la maison. – Leurs bas, comme dirait M. Planard, sont d’une entière blancheur : vous les pouvez regarder aux jambes, – elles ne sont pas bleues, et le bonhomme Chrysale, lui qui haïssait tant les femmes savantes, les proposerait pour exemple à la docte Philaminte. Quant aux épouses de ces messieurs, puisqu’ils en ont tant, si virginaux que soient leurs maris, il me semble, à moi, qu’il est de certaines choses qu’elles doivent savoir. – Au fait, il se peut bien qu’ils ne leur aient rien montré. Alors je comprends qu’ils tiennent à les maintenir dans cette précieuse et benoîte ignorance. Dieu est grand et Mahomet est son prophète ! – Les femmes sont curieuses ; fassent le ciel et la morale qu’elles contentent leur curiosité d’une manière plus légitime qu’Ève, leur grand-mère, et n’aillent pas faire des questions au serpent ! Pour leurs filles, si elles ont été en pension, je ne vois pas ce que les livres pourraient leur apprendre. Il est aussi absurde de dire qu’un homme est un ivrogne parce qu’il décrit une orgie, un débauché parce qu’il raconte une débauche que de prétendre qu’un homme est vertueux parce qu’il a fait un livre de morale ; tous les jours on voit le contraire. – C’est le personnage qui parle et non l’auteur ; son héros est athée, cela ne veut pas dire qu’il soit athée ; il fait agir et parler les brigands en brigands, il n’est pas pour cela un brigand. À ce compte, il faudrait guillotiner Shakespeare, Corneille et tous les tragiques ; ils ont plus commis de meurtres que Mandrin et Cartouche ; on ne l’a pas fait cependant, et je ne crois même pas qu’on le fasse de longtemps, si vertueuse et si morale que puisse devenir la critique. C’est une des manies de ces petits grimauds à cervelle étroite que de substituer toujours l’auteur à l’ouvrage et de recourir à la personnalité pour donner quelque pauvre intérêt de scandale à leurs misérables rapsodies, qu’ils savent bien que personne ne lirait si elles ne contenaient que leur opinion individuelle.

    Nous ne concevons guère à quoi tendent toutes ces criailleries, à quoi bon toutes ces colères et tous ces abois, – et qui pousse messieurs les Geoffroy au petit pied à se faire les don Quichotte de la morale, et, vrais sergents de ville littéraires, à empoigner et à bâtonner, au nom de la vertu, toute idée qui se promène dans un livre la cornette posée de travers ou la jupe troussée un peu trop haut. – C’est fort singulier.

    L’époque, quoi qu’ils en disent, est immorale (si ce mot-là signifie quelque chose, ce dont nous doutons fort), et nous n’en voulons pas d’autre preuve que la quantité de livres immoraux qu’elle produit et le succès qu’ils ont. – Les livres suivent les mœurs et les mœurs ne suivent pas les livres. – La Régence a fait Crébillon, ce n’est pas Crébillon qui a fait la Régence. Les petites bergères de Boucher étaient fardées et débraillées, parce que les petites marquises étaient fardées et débraillées. – Les tableaux se font d’après les modèles et non les modèles d’après les tableaux. Je ne sais qui a dit je ne sais où que la littérature et les arts influaient sur les mœurs. Qui que ce soit, c’est indubitablement un grand sot. – C’est comme si l’on disait : Les petits pois font pousser le printemps ; les petits pois poussent au contraire parce que c’est le printemps, et les cerises parce que c’est l’été. Les arbres portent les fruits, et ce ne sont pas les fruits qui portent les arbres assurément, loi éternelle et invariable dans sa variété ; les siècles se succèdent, et chacun porte son fruit qui n’est pas celui du siècle précédent ; les livres sont les fruits des mœurs.

    À côté des journalistes moraux, sous cette pluie d’homélies comme sous une pluie d’été dans quelque parc, il a surgi, entre les planches du tréteau saint-simonien, une théorie de petits champignons d’une nouvelle espèce assez curieuse, dont nous allons faire l’histoire naturelle.

    Ce sont les critiques utilitaires. Pauvres gens qui avaient le nez court à ne le pouvoir chausser de lunettes, et cependant n’y voyaient pas aussi loin que leur nez. Quand un auteur jetait sur leur bureau un volume quelconque, roman ou poésie, – ces messieurs se renversaient nonchalamment sur leur fauteuil, le mettaient en équilibre sur ses pieds de derrière, et, se balançant d’un air capable, ils se rengorgeaient et disaient :

    – À quoi sert ce livre ? Comment peut-on l’appliquer à la moralisation et au bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ? Quoi ! pas un mot des besoins de la société, rien de civilisant et de progressif ! Comment, au lieu de faire la grande synthèse de l’humanité, et de suivre, à travers les événements de l’histoire, les phases de l’idée régénératrice et providentielle, peut-on faire des poésies et des romans qui ne mènent à rien, et qui ne font pas avancer la génération dans le chemin de l’avenir ? Comment peut-on s’occuper de la forme, du style, de la rime en présence de si graves intérêts ? – Que nous font, à nous, et le style et la rime, et la forme ? c’est bien de cela qu’il s’agit (pauvres renards, ils sont trop verts) ! – La société soufre, elle est en proie à un grand déchirement intérieur (traduisez : personne ne veut s’abonner aux journaux utiles). C’est au poète à chercher la cause de ce malaise et à le guérir. Le moyen, il le trouvera en sympathisant de cœur et d’âme avec l’humanité (des poètes philanthropes ! ce serait quelque chose de rare et de charmant). Ce poète, nous l’attendons, nous l’appelons de tous nos vœux. Quand il paraîtra, à lui les acclamations de la foule, à lui les palmes, à lui les couronnes, à lui le Prytanée…

    À la bonne heure ; mais, comme nous souhaitons que notre lecteur se tienne éveillé jusqu’à la fin de cette bienheureuse Préface, nous ne continuerons pas cette imitation très fidèle du style utilitaire, qui, de sa nature, est passablement soporifique, et pourrait remplacer, avec avantage, le laudanum et les discours d’académie. Préface Non, imbéciles, non, crétins et goitreux …

    Non, imbéciles, non, crétins et goitreux que vous êtes, un livre ne fait pas de la soupe à la gélatine ; – un roman n’est pas une paire de bottes sans couture ; un sonnet, une seringue à jet continu ; un drame n’est pas un chemin de fer, toutes choses essentiellement civilisantes, et faisant marcher l’humanité dans la voie du progrès.

    De par les boyaux de tous les papes passés, présents et futurs, non et deux cent mille fois non.

    On ne se fait pas un bonnet de coton d’une métonymie, on ne chausse pas une comparaison en guise de pantoufle ; on ne se peut servir d’une antithèse pour parapluie ; malheureusement, on ne saurait se plaquer sur le ventre quelques rimes bariolées en manière de gilet. J’ai la conviction intime qu’une ode est un vêtement trop léger pour l’hiver, et qu’on ne serait pas mieux habillé avec la strophe, l’antistrophe et l’épode que cette femme du cynique qui se contentait de sa seule vertu pour chemise, et allait nue comme la main, à ce que raconte l’histoire.

    Cependant le célèbre M. de La Calprenède eut une fois un habit, et, comme on lui demandait quelle étoffe c’était, il répondit : Du Silvandre. – Silvandre était une pièce qu’il venait de faire représenter avec succès.

    De pareils raisonnements font hausser les épaules par-dessus la tête, et plus haut que le duc de Glocester.

    Des gens qui ont la prétention d’être des économistes, et qui veulent rebâtir la société de fond en comble, avancent sérieusement de semblables billevesées.

    Un roman a deux utilités : – l’une matérielle, l’autre spirituelle, si l’on peut se servir d’une pareille expression à l’endroit d’un roman. – L’utilité matérielle, ce sont d’abord les quelques mille francs qui entrent dans la poche de l’auteur, et le lestent de façon que le diable ou le vent ne l’emportent ; pour le libraire, c’est un beau cheval de race qui piaffe et saute avec son cabriolet d’ébène et d’acier, comme dit Figaro ; pour le marchand de papier, une usine de plus sur un ruisseau quelconque, et souvent le moyen de gâter un beau site ; pour les imprimeurs, quelques tonnes de bois de campêche pour se mettre hebdomadairement le gosier en couleur ; pour le cabinet de lecture, des tas de gros sous très prolétairement vert-de-grisés, et une quantité de graisse, qui, si elle était convenablement recueillie et utilisée, rendrait superflue la pêche de la baleine. – L’utilité spirituelle est que, pendant qu’on lit des romans, on dort, et on ne lit pas de journaux utiles, vertueux et progressifs, ou telles autres drogues indigestes et abrutissantes.

    Qu’on dise après cela que les romans ne contribuent pas à la civilisation. – Je ne parlerai pas des débitants de tabac, des épiciers et des marchands de pommes de terre frites, qui ont un intérêt très grand dans cette branche de littérature, le papier qu’elle emploie étant, en général, de qualité supérieure à celui des journaux.

    En vérité, il y a de quoi rire d’un pied en carré, en entendant disserter messieurs les utilitaires républicains ou saint-simoniens. – Je voudrais bien savoir d’abord ce que veut dire précisément ce grand flandrin de substantif dont ils truffent quotidiennement le vide de leurs colonnes, et qui leur sert de schibroleth et de terme sacramentel. – Utilité : quel est ce mot, et à quoi s’applique-t-il ?

    Il y a deux sortes d’utilité, et le sens de ce vocable n’est jamais que relatif. Ce qui est utile pour l’un ne l’est pas pour l’autre. Vous êtes savetier, je suis poète. – Il est utile pour moi que mon premier vers rime avec mon second. – Un dictionnaire de rimes m’est d’une grande utilité ; vous n’en avez que faire pour carreler une vieille paire de bottes, et il est juste de dire qu’un tranchet ne me servirait pas à grand-chose pour faire une ode. – Après cela, vous objecterez qu’un savetier est bien au-dessus d’un poète, et que l’on se passe mieux de l’un que de l’autre. Sans prétendre rabaisser l’illustre profession de savetier, que j’honore à l’égal de la profession de monarque constitutionnel, j’avouerai humblement que j’aimerais mieux avoir mon soulier décousu que mon vers mal rimé, et que je me passerais plus volontiers de bottes que de poèmes. Ne sortant presque jamais et marchant plus habilement par la tête que par les pieds, j’use moins de chaussures qu’un républicain vertueux qui ne fait que courir d’un ministère à l’autre pour se faire jeter quelque place.

    Je sais qu’il y en a qui préfèrent les moulins aux églises, et le pain du corps à celui de l’âme. À ceux-là, je n’ai rien à leur dire. Ils méritent d’être économistes dans ce monde, et aussi dans l’autre.

    Y a-t-il quelque chose d’absolument utile sur cette terre et dans cette vie où nous sommes ? D’abord, il est très peu utile que nous soyons sur terre et que nous vivions. Je défie le plus savant de la bande de dire à quoi nous servons, si ce n’est à ne pas nous abonner au Constitutionnel ni à aucune espèce de journal quelconque.

    Ensuite, l’utilité de notre existence admise a priori, quelles sont les choses réellement utiles pour la soutenir ? De la soupe et un morceau de viande deux fois par jour, c’est tout ce qu’il faut pour se remplir le ventre, dans la stricte acception du mot. L’homme, à qui un cercueil de deux pieds de large sur six de long suffit et au-delà après sa mort, n’a pas besoin dans sa vie de beaucoup plus de place. Un cube creux de sept à huit pieds dans tous les sens, avec un trou pour respirer, une seule alvéole de la ruche, il n’en faut pas plus pour le loger et empêcher qu’il ne lui pleuve sur le dos. Une couverture, roulée convenablement autour du corps, le détendra aussi bien et mieux contre le froid que le frac de Staub le plus élégant et le mieux coupé.

    Avec cela, il pourra subsister à la lettre. On dit bien qu’on peut vivre avec 25 sous par jour ; mais s’empêcher de mourir, ce n’est pas vivre ; et je ne vois pas en quoi une ville organisée utilitairement serait plus agréable à habiter que le Père-la-Chaise.

    Rien de ce qui est beau n’est indispensable à la vie. – On supprimerait les fleurs, le monde n’en souffrirait pas matériellement ; qui voudrait cependant qu’il n’y eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre qu’aux roses, et je crois qu’il n’y a qu’un utilitaire au monde capable d’arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des choux.

    À quoi sert la beauté des femmes ? Pourvu qu’une femme soit médicalement bien conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez bonne pour des économistes.

    À quoi bon la musique ? à quoi bon la peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel, et Michel-Ange à l’inventeur de la moutarde blanche ?

    Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. – L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines.

    Moi, n’en déplaise à ces messieurs, je suis de ceux pour qui le superflu est le nécessaire, – et j’aime mieux les choses et les gens en raison inverse des services qu’ils me rendent. Je préfère à certain vase qui me sert un vase chinois, semé de dragons et de mandarins, qui ne me sert pas du tout, et celui de mes talents que j’estime le plus est de ne pas deviner les logogriphes et les charades. Je renoncerais très joyeusement à mes droits de Français et de citoyen pour voir un tableau authentique de Raphaël, ou une belle femme nue : – la princesse Borghèse, par exemple, quand elle a posé pour Canova, ou la Julia Grisi quand elle entre au bain. Je consentirais très volontiers, pour ma part, au retour de cet anthropophage de Charles X, s’il me rapportait, de son château de Bohême, un panier de Tokay ou de Johannisberg, et je trouverais les lois électorales assez larges, si quelques rues l’étaient plus, et d’autres choses moins. Quoique je ne sois pas un dilettante, j’aime mieux le bruit des crincrins et des tambours de basque que celui de la sonnette de M. le président. Je vendrais ma culotte pour avoir une bague, et mon pain pour avoir des confitures. – L’occupation la plus séante à un homme policé me paraît de ne rien faire, ou de fumer analytiquement sa pipe ou son cigare. J’estime aussi beaucoup ceux qui jouent aux quilles, et aussi ceux qui font bien les vers. Vous voyez que les principes utilitaires sont bien loin d’être les miens, et que je ne serai jamais rédacteur dans un journal vertueux, à moins que je ne me convertisse, ce qui serait assez drolatique.

    Au lieu de faire un prix Montyon pour la récompense de la vertu, j’aimerais mieux donner, comme Sardanapale, ce grand philosophe que l’on a si mal compris, une forte prime à celui qui inventerait un nouveau plaisir ; car la jouissance me paraît le but de la vie, et la seule chose utile au monde. Dieu l’a voulu ainsi, lui qui a fait les femmes, les parfums, la lumière, les belles fleurs, les bons vins, les chevaux fringants, les levrettes et les chats angoras ; lui qui n’a pas dit à ses anges : Ayez de la vertu, mais : Ayez de l’amour, et qui nous a donné une bouche plus sensible que le reste de la peau pour embrasser les femmes, des yeux levés en haut pour voir la lumière, un odorat subtil pour respirer l’âme des fleurs, des cuisses nerveuses pour serrer les flancs des étalons, et voler aussi vite que la pensée sans chemin de fer ni chaudière à vapeur, des mains délicates pour les passer sur la tête longue des levrettes, sur le dos velouté des chats, et sur l’épaule polie des créatures peu vertueuses, et qui, enfin, n’a accordé qu’à nous seuls ce triple et glorieux privilège de boire sans avoir soif, de battre le briquet, et de faire l’amour en toutes saisons, ce qui nous distingue de la brute beaucoup plus que l’usage de lire des journaux et de fabriquer des chartes.

    Mon Dieu ! que c’est une sotte chose que cette prétendue perfectibilité du genre humain dont on nous rebat les oreilles ! On dirait en vérité que l’homme est une machine susceptible d’améliorations, et qu’un rouage mieux engrené, un contrepoids plus convenablement placé peuvent faire fonctionner d’une manière plus commode et plus facile. Quand on sera parvenu à donner un estomac double à l’homme, de façon à ce qu’il puisse ruminer comme un bœuf, des yeux de l’autre côté de la tête, afin qu’il puisse voir, comme Janus, ceux qui lui tirent la langue par-derrière, et contempler son indignité dans une position moins gênante que celle de la Vénus Callipyge d’Athènes, à lui planter des ailes sur les omoplates afin qu’il ne soit pas obligé de payer six sous pour aller en omnibus ; quand on lui aura créé un nouvel organe, à la bonne heure : le mot perfectibilité commencera à signifier quelque chose. Depuis tous ces beaux perfectionnements, qu’a-t-on fait qu’on ne fît aussi bien et mieux avant le déluge ?

    Est-on parvenu à boire plus qu’on ne buvait au temps de l’ignorance et de la barbarie (vieux style) ? Alexandre, l’équivoque ami du bel Ephestion, ne buvait pas trop mal quoiqu’il n’y eût pas de son temps de Journal des Connaissances utiles, et je ne sais pas quel utilitaire serait capable de tarir, sans devenir oïnopique et plus enflé que Lepeintre jeune ou qu’un hippopotame, la grande coupe qu’il appelait la tasse d’Hercule. Le maréchal de Bassompierre, qui vida sa grande batte à entonnoir à la santé des treize cantons, me paraît singulièrement estimable dans son genre et très difficile à perfectionner.

    Quel économiste nous élargira l’estomac de manière à contenir autant de beefsteaks que feu Milon le Crotoniate qui mangeait un bœuf ? La carte du Café Anglais, de Véfour, ou de telle autre célébrité culinaire que vous voudrez, me paraît bien maigre et bien œcuménique, comparée à la carte du dîner de Trimalcion. – À quelle table sert-on maintenant une truie et ses douze marcassins dans un seul plat ? Qui a mangé des murènes et des lamproies engraissées avec de l’homme ? Croyez-vous en vérité que Brillat-Savarin ait perfectionné Apicius ? – Est-ce chez Chevet que le gros tripier de Vitellius trouverait à remplir son fameux bouclier de Minerve de cervelles de faisans et de paons, de langues de phénicoptères et de foies de scarrus ? – Vos huîtres du Rocher de Cancale sent vraiment quelque chose de bien recherché à côté des huîtres de Lucrin, à qui l’on avait fait une mer tout exprès. – Les petites maisons dans les faubourgs des marquis de la Régence sont de misérables vide-bouteilles, si on les compare aux villas des patriciens romains, à Baïes, à Caprée et à Tibur. Les magnificences cyclopéennes de ces grands voluptueux lui bâtissaient des monuments éternels pour des plaisirs d’un jour ne devraient-elles pas nous faire tomber à plat ventre devant le génie antique, et rayer à tout jamais de nos dictionnaires le mot perfectibilité ?

    A-t-on inventé un seul péché capital de plus ? Il n’y en a malheureusement que sept comme devant, le nombre de chutes du juste pour un jour, ce qui est bien médiocre. – Je ne pense même pas qu’après un siège de progrès, au train dont nous y allons, aucun amoureux soit capable de renouveler le treizième travail d’Hercule. – Peut-on être agréable une seule fois de plus à sa divinité qu’au temps de Salomon ? Beaucoup de savants très illustres et de dames très respectables soutiennent l’opinion tout à fait contraire, et prétendent que l’amabilité va décroissant. Eh bien ! alors, que nous parlez-vous de progrès ? – Je sais bien que vous me direz que l’on a une chambre haute et une chambre basse, qu’on espère que bientôt tout le monde sera électeur, et le nombre des représentants doublé ou triplé. Est-ce que vous trouvez qu’il ne se commet pas assez de fautes de français comme cela à la tribune nationale, et qu’ils ne sont pas assez pour la méchante besogne qu’ils ont à brasser ? Je ne comprends guère l’utilité qu’il y a de parquer deux ou trois cents provinciaux dans une baraque de bois, avec un plafond peint par M. Fragonard, pour leur faire tripoter et gâcher je ne sais combien de petites lois absurdes ou atroces. – Qu’importe que ce soit un sabre, un goupillon ou un parapluie qui vous gouverne ! – C’est toujours un bâton, et je m’étonne que des hommes de progrès en soient à disputer sur le choix du gourdin qui leur doit chatouiller l’épaule, tandis qu’il serait beaucoup plus progressif et moins dispendieux de le casser et d’en jeter les morceaux à tous les diables.

    Le seul de vous qui ait le sens commun, c’est un fou, un grand génie, un imbécile, un divin poète bien au-dessus de Lamartine, de Hugo et de Byron ; c’est Charles Fourier le phalanstérien qui est à lui seul tout cela : lui seul a eu de la logique, et a l’audace de pousser ses conséquences jusqu’au bout. – Il affirme, sans hésiter, que les hommes ne tarderaient pas à avoir une queue de quinze pieds de long avec un œil au bout ; ce qui, assurément, est un progrès, et permet de faire mille belles choses qu’on ne pouvait faire auparavant, telles que d’assommer les éléphants sans coup férir, de se balancer aux arbres sans escarpolettes, aussi commodément que le macaque le mieux conditionné, de se passer de parapluie ou d’ombrelle, en déployant la queue par-dessus sa tête en guise de panache, comme font les écureuils qui se privent de riflards très agréablement, et autres prérogatives qu’il serait trop long d’énumérer. Plusieurs phalanstériens prétendent même qu’ils en ont déjà une petite qui ne demande qu’à devenir plus grande, pour peu que Dieu leur prête vie.

    Charles Fourier a inventé autant d’espèces d’animaux que Georges Cuvier, le grand naturaliste. Il a inventé des chevaux qui seront trois fois gros comme des éléphants, des chiens grands comme des tigres, des poissons capables de rassasier plus de monde que les trois poissons de Jésus-Christ que les incrédules voltairiens pensent être des poissons d’avril, et moi une magnifique parabole. Il a bâti des villes auprès de qui Rome, Babylone et Tyr ne sont que des taupinières ; il a entassé des Babels l’une sur l’autre, et fait monter dans les rifles des spirales plus infinies que celles de toutes les gravures de John Martinn ; il a imaginé je ne sais combien d’ordres d’architecture et de nouveaux assaisonnements ; il a fait un projet de théâtre qui paraîtrait grandiose même à des Romains de l’empire, et dressé un menu de dîner que Lucius ou Nomentanus eussent peut-être trouvé suffisant pour un dîner d’amis ; il promet de créer des plaisirs nouveaux, et de développer les organes et les sens ; il doit rendre les femmes plus belles et plus voluptueuses, les hommes plus robustes et plus vigoureux ; il vous garantit des enfants, et se propose de réduire le nombre des habitants du monde de façon que chacun y soit à son aise ; ce qui est plus raisonnable que de pousser les prolétaires à en faire d’autres, sauf à les canonner ensuite dans les rues quand ils pullulent trop, et à leur envoyer des boulets au lieu de pain.

    Le progrès est possible de cette façon seulement. – Tout le reste est une dérision amère, une pantalonnade sans esprit, qui n’est pas même bonne à duper des gobe-mouches idiots.

    Le phalanstère est vraiment un progrès sur l’abbaye de Thélème, et relègue définitivement le paradis terrestre au nombre des choses tout à fait surannées et perruques. Les Mille et une Nuits et les Contes de madame d’Aulnay peuvent seuls lutter avantageusement avec le phalanstère. Quelle fécondité ! quelle invention ! Il y a là de quoi défrayer de merveilleux trois mille charretées de poèmes romantiques ou classiques ; et nos versificateurs, académiciens ou non, sont de bien piètres trouveurs, si on les compare à M. Charles Fourier, l’inventeur des attractions passionnées. – Cette idée de se servir de mouvements que l’on a jusqu’ici cherché à réprimer est très assurément une haute et puissante idée.

    Ah ! vous dites que nous sommes en progrès ! – Si, demain, un volcan ouvrait sa gueule à Montmartre, et faisait à Paris un linceul de cendre et un tombeau de lave, comme fit autrefois le Vésuve à Stabia, à Pompéi et à Herculanum, et que, dans quelque mille ans, les antiquaires de ce temps-là fissent des fouilles et exhumassent le cadavre de la ville morte, dites quel monument serait resté debout pour témoigner de la splendeur de la grande enterrée, Notre-Dame la gothique ? – On aurait vraiment une belle idée de nos arts en déblayant les Tuileries retouchées par M. Fontaine ! Les statues du pont Louis XV feraient un bel effet, transportées dans les musées d’alors ! Et, n’étaient les tableaux des anciennes écoles et les statues de l’antiquité ou de la Renaissance entassés dans la galerie du Louvre, ce long boyau informe ; n’était le plafond d’Ingres, qui empêcherait de croire que Paris ne fût qu’un campement de Barbares, un village de Welches ou de Topinamboux, ce qu’on retirerait des fouilles serait quelque chose de bien curieux. – Des briquets de gardes nationaux et des casques de sapeurs pompiers, des écus frappés d’un coin informe, voilà ce qu’on trouverait au lieu de ces belles armes, si curieusement ciselées, que le moyen âge laisse au fond de ses tours et de ses tombeaux en ruine, de ces médailles qui remplissent les vases étrusques et pavent les fondements de toutes les constructions romaines. Quant à nos misérables meubles de bois plaqué, à tous ces pauvres coffres si nus, si laids, si mesquins que l’on appelle commodes ou secrétaires, tous ces ustensiles informes et fragiles, j’espère que le temps en aurait assez pitié pour en détruire jusqu’au moindre vestige.

    Une belle fois cette fantaisie nous a pris de faire un monument grandiose et magnifique. Nous avons d’abord été obligés d’en emprunter le plan aux vieux Romains ; et, avant même d’être achevé, notre Panthéon a fléchi sur ses jambes comme un enfant rachitique, et a titubé comme un invalide ivre-mort, si bien qu’il nous a fallu lui mettre des béquilles de pierre, sans quoi il serait chu piteusement tout de son long, devant tout le monde, et aurait apprêté aux nations à rire pour plus de cent ans. – Nous avons voulu planter un obélisque sur une de nos places ; il nous fallut l’aller filouter à Luxor, et nous avons été deux ans à l’amener chez nous. La vieille Égypte bordait ses routes d’obélisques, comme nous les nôtres de peupliers ; elle en portait des bottes sous ses bras, comme un maraîcher porte ses bottes d’asperges, et taillait un monolithe dans les flancs de ses montagnes de granit plus facilement que nous un cure-dents ou un cure-oreilles. Il y a quelques siècles, on avait Raphaël, on avait Michel-Ange ; maintenant l’on a M. Paul Delaroche, le tout parce que l’on est en progrès. – Vous vantez votre Opéra ; dix Opéras comme les vôtres danseraient la sarabande dans un cirque romain. M. Martin lui-même avec son tigre apprivoisé et son pauvre lion goutteux et endormi comme un abonné de la Gazette, est quelque chose de bien misérable à côté d’un gladiateur de l’antiquité. Vos représentations à bénéfice qui durent jusqu’à deux heures du matin, qu’est-ce que cela quand on pense à ces jeux qui duraient cent jours, à ces représentations où de véritables vaisseaux se battaient véritablement dans une véritable mer ; où des milliers d’hommes se taillaient consciencieusement en pièces ; – pâlis, Ô héroïque Franconi ! – où, la mer retirée, le désert arrivait avec ses tigres et ses lions rugissants, terribles comparses qui ne servaient qu’une fois, où le premier rôle était rempli par quelque robuste athlète Dace ou Pannonien que l’on eût été bien souvent embarrassé de faire revenir à la fin de la pièce, dont l’amoureuse était quelque belle et friande lionne de Numidie à jeun depuis trois jours ? – L’éléphant funambule ne vous parait-il pas supérieur à mademoiselle George ? Croyez-vous que mademoiselle Taglioni danse mieux qu’Arbuscula, et Perrot mieux que Bathylle ? Je suis persuadé que Roscins eût rendu des points à Bocage, tout excellent qu’il soit. – Galéria Coppiola remplit un rôle d’ingénue à cent ans passés. Il est juste de dire que la plus vieille de nos jeunes premières n’a guère plus de soixante ans, et que mademoiselle Mars n’est pas même en progrès de ce côté-là : ils avaient trois ou quatre mille dieux auxquels ils croyaient, et nous n’en avons qu’un auquel nous ne croyons guère ; c’est progresser d’une étrange sorte. – Jupiter n’est-il pas plus fort que Don Juan, et un bien autre séducteur ? En vérité, je ne sais ce que nous avons inventé ou seulement perfectionné.

    Après les journalistes progressifs, et comme pour leur servir d’antithèse, il y a les journalistes blasés, qui ont habituellement vingt ou vingt-deux ans, qui ne sont jamais sortis de leur quartier et n’ont encore couché qu’avec leur femme de ménage. Ceux-là, tout les ennuie, tout les excède, tout les assomme ; ils sont rassasiés, blasés, usés, inaccessibles. Ils connaissent d’avance ce que vous allez leur dire ; ils ont vu, senti, éprouvé, entendu tout ce qu’il est possible de voir, de sentir, d’éprouver et d’entendre ; le cœur humain n’a pas de recoin si inconnu qu’ils n’y aient porté la lanterne. Ils vous disent avec un aplomb merveilleux : Le cœur humain n’est pas comme cela ; les femmes ne sont pas faites ainsi ; ce caractère est faux ; – ou bien : – Eh quoi ! toujours des amours ou des haines ! toujours des hommes et des femmes ! Ne peut-on nous parler d’autre chose ? Mais l’homme est usé jusqu’à la corde, et la femme encore plus, depuis que M. de Balzac s’en mêle.

    Qui nous délivrera des hommes et des femmes ?

    – Vous croyez, monsieur, que votre fable est neuve ? elle est neuve à la façon du Pont-Neuf : rien au monde n’est plus commun ; j’ai lu cela je ne sais où, quand j’étais en nourrice ou ailleurs ; on m’en rebat les oreilles depuis dix ans. – Au reste, apprenez, monsieur, qu’il n’y a rien que je ne sache, que tout est usé pour moi, et que votre idée, fût-elle vierge comme la vierge Marie, je n’affirmerais pas moins l’avoir vue se prostituer sur les bornes aux moindres grimauds et aux plus minces cuistres.

    Ces journalistes ont été cause de Jocko, du Monstre Vert, des Lions de Mysore et de mille autres belles inventions.

    Ceux-là se plaignent continuellement d’être obligés de lire des livres et de voir des pièces de théâtre. À propos d’un méchant vaudeville, ils vous parlent des amandiers en fleurs, de tilleuls qui embaument, de la brise du printemps, de l’odeur du jeune feuillage ; ils se font amants de la nature à la façon du jeune Werther, et cependant n’ont jamais mis le pied hors de Paris, et ne distingueraient pas un chou d’avec une betterave. – Si c’est l’hiver, ils vous diront les agréments du foyer domestique, et le feu qui pétille et les chenets, et les pantoufles, et la rêverie, et le demi-sommeil ; ils ne manqueront pas de citer le fameux vers de Tibulle :

    Quam juvat immites ventos audire cubantem

    moyennant quoi ils se donneront une petite tournure à la fois désillusionnée et naïve la plus charmante du monde. Ils se poseront en hommes sur qui l’œuvre des hommes ne peut plus rien, que les émotions dramatiques laissent aussi froids et aussi secs que le canif dont ils taillent leur plume, et qui crient cependant, comme J.-J. Rousseau : Voilà la pervenche ! Ceux-là professent une antipathie féroce pour les colonels du Gymnase, les oncles d’Amérique, les cousins, les cousines, les vieux grognards sensibles, les veuves romanesques, et tâchent de nous guérir du vaudeville en prouvant chaque jour, par leurs feuilletons, que tous les Français ne sont pas nés malins – En vérité, nous ne trouvons pas grand mal à cela ; bien au contraire, et nous nous plaisons à reconnaître que l’extinction du vaudeville ou de l’opéra-comique en France (genre national) serait un des plus grands bienfaits du ciel. – Mais je voudrais bien savoir quelle espèce de littérature ces messieurs laisseraient s’établir à la place de celle-là. Il est vrai que ce ne pourrait être pis.

    D’autres prêchent contre le faux goût et traduisent Sénèque le tragique. Dernièrement, et pour clore la marche, il s’est formé un nouveau bataillon de critiques d’une espèce non encore vue.

    Leur formule d’appréciation est la plus commode, la plus extensible, la plus malléable, la plus péremptoire, la plus superlative et la plus triomphante qu’un critique ait jamais pu imaginer. Zoïle n’y eût certainement pas perdu.

    Jusqu’ici, lorsqu’on avait voulu déprécier un ouvrage quelconque, ou le déconsidérer aux yeux de l’abonné patriarcal et naïf, on avait fait des citations fausses ou perfidement isolées ; on avait tronqué des phrases et mutilé des vers, de façon que l’auteur lui-même se fût trouvé le plus ridicule du monde ; on lui avait intenté des plagiats imaginaires ; on rapprochait des passages de son livre avec des passages d’auteurs anciens ou modernes, qui n’y avaient pas le moindre rapport ; on l’accusait, en style de cuisinière, et avec force solécismes, de ne pas savoir sa langue, et de dénaturer le français de Racine et de Voltaire ; on assurait sérieusement que son ouvrage poussait à l’anthropophagie, et que les lecteurs devenaient immanquablement cannibales ou hydrophobes dans le courant de la semaine ; mais tout cela était pauvre, retardataire, faux toupet et fossile au possible À force d’avoir traîné le long des feuilletons et des articles Variétés, l’accusation d’immoralité devenait insuffisante, et tellement hors de service qu’il n’y avait plus guère que le Constitutionnel, journal pudique et progressif, comme on sait, qui eût ce désespéré courage de l’employer encore.

    L’on a donc inventé la critique d’avenir, la critique prospective. Concevez-vous, du premier coup, comme cela est charmant et provient d’une belle imagination ? La recette est simple, et l’on peut vous la dire – Le livre qui sera beau et qu’on louera est le livre qui n’a pas encore paru. Celui qui paraît est infailliblement détestable. Celui de demain sera superbe ; mais c’est toujours aujourd’hui.

    Il en est de cette critique comme de ce barbier qui avait pour enseigne ces mots écrits en gros caractères :

    ICI L’ON RASERA GRATIS DEMAIN.

    Tous les pauvres diables qui lisaient la pancarte se promettaient pour le lendemain cette douceur ineffable et souveraine d’être barbifiés une fois en leur vie sans bourse délier : et le poil en poussait d’aise d’un demi-pied au menton pendant la nuitée qui précédait ce bien heureux jour ; mais, quand ils avaient la serviette au cou, le frater leur demandait s’ils avaient de l’argent, et qu’ils se préparassent à cracher au bassin, sinon qu’il les accommoderait en abatteurs de noix ou en cueilleurs de pommes du Perche ; et il jurait son grand sacredieu qu’il leur trancherait la gorge avec son rasoir, à moins qu’ils ne le payassent, et les pauvres claquedents, tout marmiteux et piteux, d’alléguer la pancarte et la sacro-sainte inscription. – Hé ! hé ! mes petits bedons ! faisait le barbier, vous n’êtes pas grands clercs, et auriez bon besoin de retourner aux écoles ! La pancarte dit : Demain. Je ne suis pas si niais et fantastique d’humeur que de raser gratis aujourd’hui ; mes confrères diraient que je perds le métier. – Revenez l’autre fois ou la semaine des trois jeudis, vous vous en trouverez on ne peut mieux. Que je devienne ladre vert ou mézeau, si je ne vous le fais gratis, foi d’honnête barbier.

    Les auteurs qui lisent un article prospectif, où l’on daube un ouvrage actuel, se flattent que le livre qu’ils font sera le livre de l’avenir. Ils tâchent de s’accommoder, autant que faire se peut, aux idées du critique, et se font sociaux, progressifs, moralisants, palingénésiques, mythiques, panthéistes, buchézistes, croyant par là échapper au formidable anathème ; mais il leur arrive ce qui arrivait aux pratiques du barbier : – aujourd’hui n’est pas la veille de demain. Le demain tant promis ne luira jamais sur le monde ; car cette formule est trop commode pour qu’on l’abandonne de sitôt. Tout en décriant ce livre dont on est jaloux, et qu’on voudrait anéantir, on se donne les gants de la plus généreuse impartialité. On a l’air de ne pas demander mieux que de trouver bien à louer, et cependant on ne le fait jamais. Cette recette est bien supérieure à celle que l’on pouvait appeler rétrospective et qui consiste à ne vanter que des ouvrages anciens, qu’on ne lit plus et qui ne gênent personne, aux dépens des livres modernes, dont on s’occupe et qui blessent plus directement les amours-propres.

    Nous avons dit, avant de commencer cette revue de messieurs les critiques, que la matière pourrait fournir quinze ou seize mille volumes in-folio, mais que nous nous contenterions de quelques lignes ; je commence à craindre que ces quelques lignes ne soient des lignes de deux ou trois mille toises de longueur chacune et ne ressemblent à ces grosses brochures épaisses à ne les pouvoir pas trouer d’un trou de canon, et qui portent perfidement pour titre : Un mot sur la révolution, un mot sur ceci ou cela. L’histoire des faits et gestes, des amours multiples de la diva Madeleine de Maupin courrait grand risque d’être éconduite, et on concevra que ce n’est pas trop d’un volume tout entier pour chanter dignement les aventures de cette belle Bradamante. – C’est pourquoi, quelque envie que nous ayons de continuer le blason des illustres Aristarques de l’époque, nous nous contenterons du crayon commencé que nous venons d’en tirer, en y ajoutant quelques réflexions sur la bonhomie de nos débonnaires confrères en Apollon, qui, aussi stupides que le Cassandre des pantomimes, restent là à recevoir les coups de batte d’Arlequin et les coups de pied au cul de Paillasse, sans bouger non plus que des idoles.

    Ils ressemblent à un maître d’armes qui, dans un assaut, croiserait ses bras derrière son dos, et recevrait dans sa poitrine découverte toutes les bottes de son adversaire, sans essayer une seule parade.

    C’est comme un plaidoyer où le procureur du roi aurait seul la parole, ou comme un débat où la réplique ne serait pas permise.

    Le critique avance ceci et cela. Il tranche du grand et taille en plein drap. Absurde, détestable, monstrueux : cela ne ressemble à rien, cela ressemble à tout. On donne un drame, le critique le va voir ; il se trouve qu’il ne répond en rien au drame qu’il avait forgé dans sa tête sur le titre ; alors, dans son feuilleton, il substitue son drame à lui au drame de l’auteur. Il fait de grandes tartines d’érudition ; il se débarrasse de toute la science qu’il a été se faire la veille dans quelque bibliothèque et traite de Turc à More des gens chez qui il devrait aller à l’école, et dont le moindre en remontrerait à de plus forts que lui.

    Les auteurs endurent cela avec une magnanimité, une longanimité qui me paraît vraiment inconcevable. Quels sont donc, au bout du compte, ces critiques au ton si tranchant, à la parole si brève que l’on croirait les vrais fils des dieux ? ce sont tout bonnement des hommes avec qui nous avons été au collège, et à qui évidemment leurs études ont moins profité qu’à nous, puisqu’ils n’ont produit aucun ouvrage et ne peuvent faire autre chose que conchier et gâter ceux des autres comme de véritables stryges stymphalides.

    Ne serait-ce pas quelque chose à faire que la critique des critiques ? car ces grands dégoûtés, qui font tant les superbes et les difficiles, sont loin d’avoir l’infaillibilité de notre saint père. Il y aurait de quoi remplir un journal quotidien et du plus grand format. Leurs bévues historiques ou autres, leurs citations controuvées, leurs fautes de français, leurs plagiats, leur radotage, leurs plaisanteries rebattues et de mauvais goût, leur pauvreté d’idées, leur manque d’intelligence et de tact, leur ignorance des choses les plus simples qui leur fait volontiers prendre le Pirée pour un homme et M. Delaroche pour un peintre fourniraient amplement aux auteurs de quoi prendre leur revanche, sans autre travail que de souligner les passages au crayon et de les reproduire textuellement ; car on ne reçoit pas avec le brevet de critique le brevet de grand écrivain, et il ne suffit pas de reprocher aux autres des fautes de langage ou de goût pour n’en point faire soi-même ; nos critiques le prouvent tous les jours. – Que si Chateaubriand, Lamartine et d’autres gens comme cela faisaient de la critique, je comprendrais qu’on se mît à genoux et qu’on adorât ; mais que MM. Z. K. Y. V. Q. X., ou telle autre lettre de l’alphabet entre A et W, fassent les petits Quintiliens et vous gourmandent au nom de la morale et de la belle littérature, c’est ce qui me révolte toujours et me fait entrer en des fureurs nonpareilles. Je voudrais qu’on fît une ordonnance de police qui défendît à certains noms de se heurter à certains autres. Il est vrai qu’un chien peut regarder un évêque, et que Saint-Pierre de Rome, tout géant qu’il soit, ne peut empêcher que ces Transtévérins ne le salissent par en bas d’une étrange sorte ; mais je n’en crois pas moins qu’il serait fou d’écrire au long de certaines réputations monumentales :

    DEFENSE DE DEPOSER DES ORDURES ICI.

    Charles X avait seul bien compris la question. En ordonnant la suppression des journaux, il rendait un grand service aux arts et à la civilisation. Les journaux sont des espèces de courtiers ou de maquignons qui s’interposent entre les artistes et le public, entre le roi et le peuple. On sait les belles choses qui en sont résultées. Ces aboiements perpétuels assourdissent l’inspiration, et jettent une telle méfiance dans les cœurs et dans les esprits que l’on n’ose se fier ni à un poète, ni à un gouvernement ; ce qui fait que la royauté et la poésie, ces deux plus grandes choses du monde, deviennent impossibles, au grand malheur des peuples, qui sacrifient leur bien-être au pauvre plaisir de lire, tous les matins, quelques mauvaises feuilles de mauvais papier, barbouillées de mauvaise encre et de mauvais style. Il n’y avait point de critique d’art sous Jules II, et je ne connais pas de feuilleton sur Daniel de Volterre, Sébastien del Piombo, Michel-Ange, Raphaël, ni sur Ghiberti delle Porte, ni sur Benvenuto Cellini ; et cependant je pense que, pour des gens qui n’avaient point de journaux, qui ne connaissaient ni le mot art ni le mot artistique, ils avaient assez de talent comme cela, et ne s’acquittaient point trop mal de leur métier. La lecture des journaux empêche qu’il n’y ait de vrais savants et de vrais artistes ; c’est comme un excès quotidien qui vous fait arriver énervé et sans force sur la couche des Muses, ces filles dures et difficiles qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le journal tue le livre, comme le livre a tué l’architecture, comme l’artillerie a tué le courage et la force musculaire. On ne se doute pas des plaisirs que nous enlèvent les journaux. Ils nous ôtent la virginité de tout ; ils font qu’on n’a rien en propre, et qu’on ne peut posséder un livre à soi seul ; ils vous ôtent la surprise du théâtre, et vous apprennent d’avance tous les dénouements ; ils vous privent du plaisir de papoter, de cancaner, de commérer et de médire, de faire une nouvelle ou d’en colporter une vraie pendant huit jours dans tous les salons du monde. Ils nous entonnent, malgré nous, des jugements tout faits, et nous préviennent contre des choses que nous aimerions ; ils font que les marchands de briquets phosphoriques, pour peu qu’ils aient de la mémoire, déraisonnent aussi impertinemment littérature que des académiciens de province ; ils font que, toute la journée, nous entendons, à la place d’idées naïves ou d’âneries individuelles, des lambeaux de journal mal digérés qui ressemblent à des omelettes crues d’un côté et brûlées de l’autre, et qu’on nous rassasie impitoyablement de nouvelles meules de trois ou quatre heures, et que les enfants à la mamelle savent déjà ; ils nous émoussent le goût, et nous rendent pareils à ces buveurs d’eau-de-vie poivrée, à ces avaleurs de limes et de râpes qui ne trouvent plus aucune saveur aux vins les plus généreux et n’en peuvent saisir le bouquet fleuri et parfumé. Si Louis-Philippe, une bonne fois pour toutes, supprimait tous les journaux littéraires et politiques je lui en saurais un gré infini, et je lui rimerais sur-le-champ un beau dithyrambe échevelé en vers libres et à rimes croisées ; signé : votre très humble et très fidèle sujet etc. Que l’on ne s’imagine pas que l’on ne s’occuperait plus de littérature ; au temps où il n’y avait pas de journaux, un quatrain occupait tout Paris huit jours et une première représentation six mois.

    Il est vrai que l’on perdrait à cela les annonces et les éloges à trente sous la ligne, et la notoriété serait moins prompte et moins foudroyante. Mais j’ai imaginé un moyen très ingénieux de remplacer les annonces Si d’ici à la mise en vente de ce glorieux roman, mon gracieux monarque a supprimé les journaux, je m’en servirai très assurément, et je m’en promets monts et merveilles. Le grand jour arrivé, vingt-quatre crieurs à cheval, aux livrées de l’éditeur, avec son adresse sur le dos et sur la poitrine, portant en main une bannière où serait brodé des deux côtés le titre du roman, précédés chacun d’un tambourineur et d’un timbalier, parcourront la ville, et, s’arrêtant aux places et aux carrefours, crieront à haute et intelligible voix :

    C’est aujourd’hui et non hier ou demain que l’on met en vente l’admirable, l’inimitable, le divin et plus que divin roman du très célèbre Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin, que l’Europe et même les autres parties du monde et la Polynésie attendent si impatiemment depuis un an et plus. Il s’en vend cinq cents à la minute, et les éditions se succèdent de demi-heure en demi-heure ; on est déjà à la dix-neuvième. Un piquet de gardes municipaux est à la porte du magasin, contient la foule et prévient tous les désordres. – Certes, cela vaudrait bien une annonce de trois lignes dans les Débats et le Courrier français, entre les ceintures élastiques, les cols en crinoline, les biberons en tétine incorruptible, la pâte de Regnault et les recettes contre le mal de dents.

    Théophile Gautier, mai 1834.
     
  2. Éloge de la paresse




    IMAGINEZ un château.



    Un château vous plaira. Et non pas une vaste fabrique rétablie à grand frais, comme un musée, mais une demeure.

    La grosse tour de l’ouest est du XIIIe. La légende veut, comme toujours, que ses fondations remontent jusqu’aux Romains. La tour du levant est du XVe, avec une porte si basse qu’il faut se baisser, curieux vestige d’un âge antérieur. Entre elles, tout le corps de logis est d’une Renaissance retouchée. La petite aile droite a double visage : Empire et Louis XVI.

    Il est certain qu’une telle bigarrure serait laide dans un objet récent. Il n’est pas moins sûr que le château de B… est délicieux. Après tout, vous comprenez pourquoi. Chacun a subordonné ce qu’il apportait selon le goût nouveau à ce qu’il laissait par besoin ou par respect. Une sorte d’unité est venue de l’usage et de la succession. Le ciel angevin, pour finir, a doucement mûri ce fruit de greffe. Il vous est arrivé de découvrir au fond d’une belle allée donnant sur la route une de ces maisons qui vous troublait soudain comme une femme. Et vous souhaitiez d’y vivre.

    Ce qui attriste certains châteaux est un air d’aridité. Ils n’ont aucune eau vive. Et ce peut être l’isolement. Ils perchent ou gisent au milieu d’un désert. B…, à la lisière du bourg, ressemble à une mère poule qui marche en tête de ses poussins, ou bien à quelque capitaine sobrement empanaché qui réunit sa troupe. Je parle comme Aloysius Bertrand. Et le Loir l’embrasse avec tendresse. Le Loir en a fait une île. Les heures reçoivent, dans ce miroir pâle ou ardent, l’image de B…, à demi enveloppée par les arbres.

    Nous étions une bonne demi-douzaine qui causions en buvant. La terrasse porte un gros arbre autour duquel l’habitude veut qu’on se range à la fin de l’après-midi. On s’éloigne, à mesure que l’ombre s’allonge. Les derniers rayons nous trouvent établis sur la margelle de la rive, autour d’une petite crique pleine d’algues, d’où nous regardons pencher l’astre du jour. Il était, ce soir-là, et tout le ciel avec lui, d’un blanc d’argent que le fleuve, sans une ride, répétait en moins vif.

    Fabrice, Charlemagne, Ghirlandaio, Colbert, Ajax, Savonarole, Livingstone, nous étions plus de six. Vous saurez tout à l’heure l’origine de ces noms bizarres. Nous étions plus de six, et deux dames avec nous. Mme Reine, la dame du château, qui semble une reine, en effet, ou plutôt une bonne sainte de nos églises. Renoir l’a peinte, dans son éclat, mais il l’a épaissie ; la postérité en soit prévenue. Mme Reine et sa belle-fille, la femme de Savonarole : nous la nommions Minerve, parce qu’ elle est la raison même, cela va sans commentaires.

    Peu à peu, la bulle que formait l’espace parut s’alléger encore, devenir un fluide plus transparent, éthéré, tout à fait impondérable. Puis, des vapeurs en foule naquirent dans le firmament. Il semblait qu’elles se fussent rassemblées à la hâte. Il avait seulement fallu que le soleil les frappât de biais. En même temps, il les avait transfigurées. Un amas d’archanges, de « chars vivants », et de trônes, et de glaives.

    - On a beau dire, déclara Fabrice, tout répandu dans l’herbe, la paresse est bonne. Un idiot qui est paresseux, il s’ennuie à ne rien faire. Il me semble pourtant qu’il doit s’ennuyer toujours. Au lieu qu’un paresseux homme d’esprit goûte des plaisirs sans fin.

    - Vous ne comptez pas, dit Mme Livingstone, qui nous était arrivée à l’instant (jolie brune aux yeux bleus et gris), vous ne comptez pas tous ceux que la paresse lui fait perdre. La dame d’onze heures ne verra pas ce couchant. - La malavisée ! dit Mme Reine. A force de bâiller sur un livre ou sur elle-même, elle finira par ne plus rien savoir du globe qui la porte.

    - Mais nous, dit Ajax, savons-nous bien ce qui l’enchante ? Je me rappelle une pensée de Jean-Jacques. Ce dément attrapait quelquefois un bon reste de nos moralistes, et il savait une langue magnifique : « L’oisiveté des cercles est triste parce qu’elle est de nécessité ; celle de la solitude est charmante, parce qu’elle est libre et de volonté. »

    - En d’autres termes, vous encouragez la dame d’onze heures à nous fuir ?

    - Oh ! la pauvre petite. Je crois seulement qu’elle se cherche. Ses pensées, ses livres. Elle cherche à reconnaître dans cet orage de découvertes qui étonne ses dix- huit ans. De là ses rêveries, sa distraction. Elle est paresseuse comme La Fontaine.

    Ainsi naquit un beau soir un beau sujet de conversation.


    LA BELLE LENDORE



    CHARLEMAGNE est ainsi nommé par nous à cause de sa grande barbe. La pipe ne quitte point cette bouche, une longue pipe recourbée, malgré la mode. Il a passé sa vie à se dévouer. Il n’imagine pas un plus grand bonheur.

    Ghirlandaio est ainsi nommé parce qu’il est capable d’ajouter à toutes les beautés de la terre, encore des ornements, encore des guirlandes. Il connaît tous les tableaux, a lu tous les livres, parle trois langues. Il est puissant comme un dogue, fin comme l’ambre, bon comme le pain, gourmet comme une chatte. (Ces expressions toutes faites, quel régal ! Prétendez-vous rivaliser avec leur génie ?) Ghirlandaio a un raffinement du XVIe siècle ; avec cela, un grand esprit de simplicité

    Le même, à peu près, qui distingue Fabrice, où il est presque sans frein. On le surnommait Fabrice, par allusion à la Chartreuse de Parme, à cause de cette simplicité justement qui lui garde une candeur enfantine au-delà de la trentaine. Il est toujours étonné lorsqu’il découvre une vilenie au monde. Il s’émerveille de l’irrégularité de la pluie, de la méchanceté des hommes. Après quoi, se ravisant tout à coup, il rit de lui-même, de son propre personnage.

    Colbert est un homme politique, toujours à deux doigts du ministère. Je ne dis pas un politicien : il y a longtemps qu’il serait ministre. Républicain comme on l’est en Lorraine, il est suspect à ceux de la majorité. Ses rapports sont des chefs-d’oeuvre lus par une dizaine de personnes. Il vit dans une garçonnière où toute la politique, toute l’économie de l’Europe sont en fiches. Et il épuise honnêtement trois dactylographes dépourvues de toute coquetterie. Un Colbert blond, aux yeux bleus, pareillement silencieux quoique moins bourru, ayant, en clair, jusqu’aux gros sourcils de son modèle.

    Ajax, nous le nommions aussi Sardanapale, selon le cas. Fabrice l’avait d’abord nommé Gladiateur, du nom d’un cheval fameux sous Napoléon III, mais il s’était plaint. Il avait dit qu’il détestait le caractère de ce coursier. Va donc pour Ajax ou Sardanapale. C’était la même idée fastueuse. Notre homme avait bien la tête maigre des pur-sang, et leurs pattes fines, et leur allure, leur majesté, leurs découragements. Les champs de course lui sont un domaine privé. Il rivalise avec les ombres les plus fameuses : Morny, d’Orsay. Au lieu de travailler de son métier de poète, il soupe, joue, et bâille .

    Savonarole est dévoré de scrupules. Il doit son nom à un dépit d’artiste insatiable, qui l’a jeté un jour sur l’une de ses oeuvres, brisée en miettes. On le voit décrire des cercles autour de sa statue. Il l’aime et il la hait, la fuit et lui revient. Les deux forces étant égales, il tourne en rond, à cause d’elles, dans les escaliers, dans les couloirs, dans le parc. Il est chrétien chaleureux, qui adore le moyen âge. L’ardeur et la subtilité se battent dans son jeune coeur.

    Le dernier de la pléiade, nous le nommions Livingstone parce qu’il est toujours par monts et par vaux. Vous le rencontriez un matin, tranquille dans son quartier. Vous appreniez le lendemain qu’il était parti la veille au soir, avec sa jeune femme, pour Nijnii-Novgorod : un taxi jusqu’à la gare de l’Est, chacun sa petite valise. Entre temps, il s’occupe de politique et de poésie.

    Je n’oublie pas de noter que Fabrice et Ghirlandaio sont des écrivains de carrière, et ce dernier, peintre et céramiste. Il s’occupait alors de son premier roman, où l’on vit les Treize de Balzac, Stendhal en personne, et l’un des faux dauphins. Le délicieux été nous caressait par les fenêtres ouvertes. Fabrice assurait que les acrobates chinois dansant sur la tenture lui fatiguaient l’âme par l’idée de l’effort inutile. Il n’avait rien fait depuis quinze jours qu’il était à B…. Sur cet aveu, Savonarole le considéra avec un redoublement d’amitié. Sa Vierge n’avait pas bougé d’un fil. Livingstone avait arpenté la commune, puis l’arrondissement, il allait s’ attaquer à la province ; mais d’écrit, point. Ghirlandaio change seulement de travail, et il croit se reposer. Son plus grand repos est fait de lectures insondables : Balzac à la file, l’Astrée en huit jours, les Mille et une nuits à la vapeur. Colbert observa qu’il était arrivé n’en pouvant plus, qu’il se reposait donc, mais qu’il était surpris de trouver pour la première fois tant de plaisir dans l’inertie. Ajax déclara que, pour lui, c’était ce qu’il avait toujours fait, le travail étant, selon la loi même de l’Écriture, un châtiment qu’il pensait n’avoir point mérité.

    Lecteur, avise-toi qu’il s’agit, dans tout ce qui précède, bel et bien d’une préparation, à vrai dire un peu trop lente. Si tu as jamais écrit toi-même, tu m’excuseras.

    Quant à Charlemagne, il souriait avec tant de mystère que nous lui en fîmes un ultimatum.

    La porte s’ouvrit sur Mme Reine et sur Minerve. Presque aussitôt, Mme Livingstone en coup de vent.

    Nous entourions Charlemagne d’un cercle peu amène, dont les dames voulurent savoir la cause.

    - Je constatais une fois de plus, expliqua-t-il, la magie de ce château. Messieurs que voilà ont bouclé leurs malles, la tête bouillant de projets. Mais les livres dorment dans les caisses, et les dossiers prennent la poussière, le service n’osant les remuer. C’est que B… est enchanté. Avez-vous seulement des remords ?

    - Parbleu, non ! fit Ajax. Nous mourons seulement de faim. La dame d’onze heures n’est plus même de midi. Je propose de la nommer la belle Lendore, en changeant en nom propre une épithète qui est dans Mme de Sévigné et dans Brantôme. La Belle Lendore .

    Elle entra comme la cloche sonnait pour la troisième fois. Elle avait l’insouciance peinte sur sa face un peu ronde, comme celle de certaines héroïnes d’Ingres. Elle ne s’excusa point, parce qu’elle se croyait à l’heure.

    - Vous avez donc corrompu Mariette, lui demanda Colbert, qu’elle sonne trois coups, à présent ?

    Il est vrai que cette petite est charmante. Comment tout le monde ne lui cèderait-il pas ? Qui pourrait lui en vouloir ? Cette loyauté que l’on sent chez elle, cette obligeance, cette aptitude à se vaincre pour rendre service. Belle, aussi. Elle a ses cheveux courts qui surmontent en boule une nuque divine. Elle a ses yeux mordorés qui brillent tout d’un coup sous la paupière un peu épaisse. La bouche et la courbe de la joue jusqu’au menton sont parfaites. Un corps des plus justes proportions. Enfin, un air de beauté classique animée : hellène, italienne, provençale…


    LES MEILLEURS PARESSEUX DE FRANCE



    UN ange était entré avec nous dans la salle à manger. Il s’agit d’un ange silencieux, non plus de la belle Lendore, ci-devant dame d’onze heures. Savonarole essaya de mettre la conversation sur le temps, mais la jeune fille :

    - A présent, j’en suis tout à fait sûre ; vous parliez de moi.

    - Nous parlions de ces messieurs. Figurez-vous qu’ils ne travaillent point, sauf Ghirlandaio, bien entendu (qui travaillerait sur le gril de Saint Laurent et à Capoue) et ils n’en ont point de remords, à part l’iconoclaste ; ce qui les surprend tous, Ajax excepté. Je leur révélais que nul n’a jamais travaillé à B…, de mémoire d’homme. A dix lieues à la ronde, nul ne travaille. L’arbre et la prairie travaillent « en lieu de l’homme », comme disait Ronsard. Le paradis terrestre s’est retrouvé. C’est en Anjou.

    - Oh ! que c’est bien dit. Mais je persiste : conversation sur la paresse, vous me nommâtes.

    - Eh bien ! mon enfant, dit Mme Reine, ce méchant Ajax vous a pourvue d’un autre surnom.

    C’était l’usage à B… de faire connaître les sobriquets que nous nous donnions. Ils devaient rester innocents.

    La petite Livingstone : - Ajax Sardanapale était sûrement jaloux.

    - Parce que, fit Ajax, vous exagérez. Nul ne m’entendra jamais honnir la paresse. Mais vous l’altérez, vous la corrompez. Voilà que vous n’aimez plus à contempler la planète : vous laissez les soleils se coucher sans vous. Et voilà que vous n’êtes plus gourmande, la première à table. Vous faites manger à l’heure anglaise nos bouches de France. Ce n’est plus de jeu. Ce n’est plus la paresse. La douce, la pensive, la chaste, la courtoise, l’aimable. Mais cette résignation hébétée (je vous demande pardon) que l’obsession de sa guigne donnait à Toulet, à ce qu’il prétendait. Ou bien ce pessimisme, dont parle Goethe, si décourageant qu’il inspira le suicide à un jardinier de sa connaissance, fatigué d’avoir à arroser toujours les mêmes parterres. A coup sûr, vous avez cessé de mériter même ce nom d’une fleur lambine que Ghirlandaio vous donna.

    - C’était donc un nom de fleur ? dit la pauvrette, avec une naïveté que Fabrice admira. J’avais cru que j’étais comparée aux dames de la messe de midi, qui se lèvent à onze heures. Et leur chocolat leur est servi sur l’oreiller, au lieu que l’on exige de nous, malheureuses, que nous l’avalions debout, comme des hérons, et que l’hiver il y ait de la glace sur l’eau de notre toilette.

    Parce qu’on riait de l’hyperbole, elle se rengorgea comme une colombe, fière et rougissante à la fois, par un mélange à elle.

    - Monsieur Ghirlandaio, soyez gentil : racontez-moi la dame d’onze heures.

    - Beaucoup de citadins imagineraient, s’ils y songeaient, que les fleurs s’ouvrent toutes au même instant, au signal de l’aube, comme si les jardins et les champs étaient pareils à des dortoirs de jeunes filles élevées par la cruelle Mme de Genlis. Il n’en est rien. Les fleurs n’ont pas moins d’humeurs diverses que les femmes. Quelques-unes sont héroïques, comme le salsifis, lequel a aussi des fleurs. Elles s’éveillent à 4 heures du matin. La crépide est prête à 5 heures, la scorsonère à 6, et le doux nénuphar, qui flotte sur nos douves, à 7. La chicorée sauvage et la piloselle ont des levers bourgeois : 8 heures, 9 heures. Nous en sommes à la dame d’onze heures. Seulement dépassée par les plantes grasses, qui s’étirent à midi.

    - On m’aura donné le nom d’une plante grasse !

    C’était trop cruel. Il devenait charitable de la rassurer. Ajax déclara son invention.

    Nous en étions au plus joli dessert du monde, lorsqu’elle imagina de se venger de tous et de chacun. Elle demanda :

    1° Que nos réunions du soir dans le salon blanc fussent consacrées à l’examen de la paresse : il fallait savoir au juste ce que c’était.

    2° Qu’Ajax, le plus coupable, eût à porter la parole, à diriger les débats, à recevoir la contradiction.

    Mme Reine était ravie du secours qui lui venait par là.


    LA PLUS SAGE DE NOS PASSIONS



    LA paresse mérite bien mieux l’élogieuse définition que s’est à lui-même accordée le peuple de Dieu, Israël. Elle est véritablement le sel de la terre.

    Sans la paresse, la terre serait une autre Géhenne. Dans cette amère aventure de l’existence, l’homme trouve quelque répit en elle et grâce à elle. Dans cette amère aventure, qui ressemble au noir rocher de Sisyphe. Telles sont les voies que les astres nous ont ouvertes : nous succomberions à la peine, et sans doute à la fatigue moins qu’à l’inquiétude ; mais nous délassant du premier de ces maux, le bain de la paresse dissipe mystérieusement nos soucis. Il loge à leur place, dans notre âme tout à coup détendue, la sérénité, le repos, la paix, une gerbe ineffable.

    Qu’elle soit notre perpétuelle libératrice dans ces combats de l’homme et du destin, La Rochefoucauld l’a gravé. Personne n’a mieux vu sa nature profonde : « Le repos de la paresse, a-t-il dit, est un baume secret de l’âme, qui suspend soudainement les plus ardentes poursuites… Elle est une béatitude qui nous console de toutes nos pertes et qui nous tient lieu de tous les biens. » Pesons tous ces termes. Ils reviennent à dire que la paresse est en quelque sorte le bouclier du sage. Elle lui a été donnée afin qu’il parvienne à détacher de la roue agaçante des choses sa personne souveraine.

    « On s’est trompé, dit encore La Rochefoucauld, quand on a cru qu’il n’y avait que les violentes passions, comme l’ambition et l’amour, qui pussent triompher des autres. La paresse ne laisse pas d’en être souvent la maîtresse. » Que la paresse soit donc notre recours, notre pourvoi, notre défense, notre oasis.

    Comme elle nous aide à fuir les passions violentes, elle nous incline vers toutes les vertus paisibles, - l’expression est encore de La Rochefoucauld. Ces vertus paisibles où s’éprouve et s’apaise la délicatesse d’un coeur, et dont la paresse est à la fois le témoin et le guide, le garant, peut-être le principe.

    Jamais on ne verra la paresse nourrir, par exemple, une ambition hostile au bien de l’État. Le grand coupable que devint Fouquet fut d’abord ce frénétique dont la devise (Où ne m’éleverai-je pas ?) et le blason (un écureuil grimpant), annonçaient à coup sûr le malheur et les crimes. Le paresseux redoutera cette agitation de l’ écureuil sautant de branche en branche, comme de vanité en vanité un homme avide. Content de son état, humble lorsqu’il se regarde, fier lorsqu’il se compare, le paresseux ne sera jamais un ennemi des lois.

    Non plus de ses voisins. Il vit en paix avec ses proches. Il n’intrigue pas contre eux, par un travail qui d’abord lui semble pénible, avant que de lui paraître injuste. Il n’en médit pas même, voulant épargner à son esprit cette contention et ces regrets. Il lui suffit d’un petit effort pour être bon. Il ne lui en faut aucun pour n’être point méchant. Les alarmes de l’hypocrite, toujours armé, toujours bandé, l’épouvantent. Lui, il a de l’abandon, il est ingénu. Est-ce qu’il ne convient pas d’admirer et pour ainsi dire d’adorer, cette efficacité, cette économie de la paresse ? Elle est seule à nous frayer si aisément le chemin de la philosophie. Si bien qu’un auteur du XVIIIe siècle, qui est peut-être Caylus, ou peut-être Crébillon, ou peut-être Duclos, dans un curieux recueil que seul le premier a signé, n’a pas craint de dire, puisqu’elle se confondait avec la philosophie, que la paresse était la philosophie même.

    Elle est clémente, parce que la rigueur et l’oppression veulent un tracas, parce qu’elles ont des suites qui la fatiguent par avance. Elle est modérée : la modération est son climat. Elle est constante, par haine naturelle du changement. Elle appréhende les affres de la rupture, les sapes des raccommodements, les campagnes d’une nouvelle conquête. Et elle est exempte, aussi bien, de toute envie. La face décharnée, la face travaillée de l’Envie lui ferait horreur, si elle n’évitait spontanément même de la concevoir.

    Si tel est l’effet multiplicateur de la paresse sur les vertus paisibles, ou, si l’on veut, passives, on aurait tort de croire qu’elle détruit forcément les vertus actives. Elle ne les annihile pas. Ménagées, tenues en balance, elles composent un magasin, un arsenal dont le paresseux bien né garde la clef et l’usage… Le paresseux bien né. Il est évident que je ne songeais point aux autres, aux âmes perverses et basses qui brandissent la paresse comme le criminel son alibi, ou qui s’y vautrent comme dans une boue. Dans la paresse, un coeur bien né se retrempe.

    Un amant paresseux ne sera ni brutal, ni blasé, ni dégoûté, ni affolé. Déjà fidèle par habitude, il sera tendre, non par politique mais par élection, par ce goût inné qu’il a de la volupté la plus douce.

    Un lettré paresseux, un savant paresseux, ils seront calmes, ils évitent la précipitation. Il ne parcourt pas son laboratoire en insensé, il ne choque pas au hasard les cornues. Sans le blé de l’esprit, il ne labourera pas une page, un livre ingrats. Non. Sa fraîche imagination, un jour aura jailli, comme le bras vivace d’une source. Son invention reposée a pris un jour sa course comme une nymphe pleine d’élan. Archimède n’était-il pas au bain, ses jambes doucement soulevées par la force de l’eau, lorsqu’il découvrit, dans cette occupation d’oisif, l’un des premiers principes de la physique ? Est-ce que la gravitation des mondes n’a pas été rencontrée par un autre paresseux, qui se promenait dans les champs ? Et il rêvait, étendu, lorsqu’une pomme lui révéla dans sa chute cette attraction qui maintient, à travers l’ éternité, la ronde des sphères. Il émeut de songer qu’une pomme, un fruit d’arbre, s’est retrouvée là, dans cette seconde invention du monde.

    Les affaires publiques elles-mêmes souffrent volontiers un peu de paresse. Témoin, cet homme qui a tenu dans ses mains la grandeur de la France et l’a peut-être laissé couler comme de l’eau, parce qu’il n’avait de pensée que pour l’étude à la loupe d’un million de dossiers. Témoin aussi, dans l’autre sens, ce comte de Grignan, qui avait renom de paresseux. Et musicien, bon écrivain, bel esprit, quasi poète, profondément pénétré par les impressions du chant et des paroles cadencées, il devait l’ être. Son château provençal, où résidait ce gouverneur de province, plein de monde pour le servir et d’amis pour lui complaire, il vivait dans le faste, dans les concerts, il ruinait chaque année ses finances personnelles. Sa belle-mère pourtant le défendait partout. Sa belle-mère : rien de moins que Mme de Sévigné ! Elle protestait qu’il n’était point paresseux au service du roi.

    Et c’était vrai. Et Tacite nous fait voir dans Pétrone ce miraculeux passage de la noble paresse à l’action heureuse : « Pétrone, nous dit-il, consacrait les jours au sommeil, la nuit aux soins et aux douceurs de la vie. Où les autres tirent leur réputation du travail, il devait la sienne à la paresse… Il affichait en paroles et dans sa conduite un nonchaloir et une désinvolture qui jouaient la simplicité, ce qui leur donnait un charme de surcroît. Toutefois (achève Tacite), proconsul de Bithynie, puis consul, il sut montrer sa vigueur et traiter de plain-pied les affaires de sa charge. »

    La chronique et l’histoire enregistrent que Pétrone fut équitable et fier jusqu’à la magnanimité, au lieu qu’elles ont flétri la cruauté rampante de son rival, l’ industrieux Tigellin.

    Ajax parlait devant un verre d’eau que la belle Lendore lui avait moqueusement sucré. On lui avait permis à peine d’avaler son café. On avait versé son cognac dans ce verre d’eau. Et il aurait commencé, selon les règles, déclara-t-il, par une invocation aux muses, si :

    - Si, merveilleusement vivante, je n’avais aperçu devant moi l’une d’elles, ou plutôt leur dixième soeur, et qui commande à leur troupe : vous-même, madame [petit salut à la belle Lendore ; dent pour dent], bien que cachée sous le nom et les traits d’une mortelle. Muse entre les Muses, qui inspirez non seulement les faibles hommes, mais jusqu’à vos soeurs, la Paresse étant, comme les Anciens l’avaient bien vu, le lieu et l’occasion, la Mère immortelle de la Connaissance et de la Poésie.

    Sur cette tirade, Ajax avait bravement pris son sujet de droit fil, comme on vient de le voir. Emphase et archaïsme, nous admirions son ironie.


    LE BONHEUR PAR LA PARESSE



    JE ne sais pas, dit Fabrice à Ajax, - ils sont amis intimes, - si vous trichez au jeu, mais vous tronquez les citations. La Rochefoucauld n’a pas vraiment loué la paresse. Il l’a seulement expliquée. Comme toujours, il a fait un constat.

    - Oui bien, comme disait le père Faguet. Voulez-vous que je récite La Rochefoucauld de bout en bout ? J’en prends un peu, ce qu’il me faut.

    - La Rochefoucauld dit de la paresse que, de toutes nos passions, elle est celle qui est la plus inconnue à nous-mêmes.

    - En effet, la paresse est mystérieuse. Hélas ! fugitive à douter qu’elle puisse être autre chose qu’un rêve (1). Elle nous échappe toujours.

    - Elle est, dit La Rochefoucauld, « la remore qui a la force d’arrêter les plus grands vaisseaux, une bonace plus dangereuse que les écueils et les plus grandes tempêtes »… Que la paresse soit couverte d’éloges par des bourreaux de travail, comme Ghirlandaio et Colbert, ils se divertissent. Chez toi, Sardanapale, une telle louange est cynique. Elle est d’ailleurs imprudente. Rappelle-toi comme la paresse est vilaine dans le tableau de Mantegna : une face verte, le corps d’une grassouillette limace. Tu défies le sort. Jupiter ne permet pas que son royaume s’endorme dans une lâche indolence. Virgile dixit.

    Écrivez, belle Lendore, conclut Fabrice. Nous allons rivaliser avec les plus illustres maximes.

    PENSÉE : Pour goûter la paresse, il faut aimer et suivre le travail. Les vrais paresseux savent tout ce que leur ôte des mains une si insidieuse passion. Et ils la maudissent. Mais l’impuissance prétend se parer d’elle, comme d’un masque dans les grelots du Carnaval.

    Sa bouchette encore entr’ouverte d’admiration, la dame d’onze heures voulut avoir aussi le texte de Goethe dont on avait parlé.

    - Vous le demanderez à André Maurois, répondit Ajax. Il s’agit de la stupeur où l’on peut tomber devant l’agitation humaine ; et plutôt que de vouloir bouger ainsi, tous les jours les mêmes mouvements, on se tue.

    - Ce n’est plus la Paresse, dit Savonarole, c’est la Mélancolie.

    - Celle qu’il faut fuir, dit Livingstone.

    FABRICE. - Paresse et mélancolie, deux soeurs.

    AJAX. - Autre pensée vertueuse à graver, petite fille.

    Encore Fabrice :

    - Dante méprisait tellement les paresseux qu’il les loge en dehors du ciel et de l’enfer, dans un vestibule. Le ciel les chassait, pour n’être pas moins beau, l’enfer n’en voulait pas. Et Virgile dit à Dante : « Non ragionam di lor… Regarde et passe. »

    Encore Ajax :

    - C’est toi qui triches. Dante ne parle point des paresseux, mais des tièdes. Tiédeur et paresse peuvent se rencontrer. Elles sont diverses.

    FABRICE, de plus en plus lugubre, exprès, par exagération, par feinte mondaine. - La paresse trahit un empoisonnement de l’âme ou du corps, sinon des deux. Les confesseurs et les médecins…

    AJAX, éclatant comme dans Homère. - A la fin, tu nous ennuies. Tu cherches une querelle d’Allemand. Tu sais très bien que le prétexte même t’en manquerait, et l’ombre du prétexte, si nous parlions latin. Car le sujet de tes verbes serait pigritia, et otium, otia celui des miens. On verrait tout de suite que j’ai raison. Majestueusement raison. Les mots sont des miroirs psychologiques. Celui-ci reflète la véritable figure de la paresse. On l’y voit dans son authenticité, dans sa pureté, dans sa candeur. Paresse, autant dire loisir. Tu te rappelles : loisir, repos, absence d’occupations. Mais loisir, c’est-à-dire contemplation, invention, étude. Ce n’ est pas tout. La paresse est aussi la paix : per otium, dans la paix. La presse est aussi la poésie. Ovide nomme les poèmes otia, c’est-à-dire les fruits de la paresse. Dis-moi : que serait un poète sans la rêverie ? Un poète qui ne connaîtrait pas cet état d’attente, de disponibilité, de solitude, le seul où les ombres consentent à venir, ses propres ombres, témoins de sa vie, et d’autres, plus incertaines et toutefois lancinantes, qui dictent d’une voix inconnue. Paresse de Baudelaire. Paresse de Musset. Paresse de Villon. Paresse même de Ronsard : ses veilles si studieuses. Et tu as su comment vivait Moréas. Il avait renoncé à tout. A la fortune, parce qu’elle exige trop de soins. A l’amour, pour la même raison, et pour uniquement se souvenir de la belle étrangère qui ravit à jamais sa jeunesse, puis disparut. A l’ambition vulgaire, parce qu’il en avait une autre. Scrupuleusement oisif, il se tenait aux ordres d’Apollon. Il attendit, guetta, espéra le moment d’Eriphyle, le moment des Stances. Ne m’objecte pas que l’art, ce passage du songe à l’acte poétique, exige une fabrication, une élaboration. Vois, te répondrai-je, vois cet homme immobile, ce muet. Si tu élèves la voix, tu vas lui faire mal. Si tu veux qu’il t’écoute, l’importuner. Il caresse dans sa tête, que tu crois indolente, les formes et les nombres de la beauté.

    Et récapitule, je te prie. Foyer des vertus paisibles (sans blague), lampe qui brille sur un livre ami, second ciel du promeneur, consolatrice de la peine, avant- courrière de l’oubli, nieras-tu que la paresse soit le bonheur ? « Il ne manque, disait La Bruyère, à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire, et être tranquille, s’appelât travailler. » Voilà dénoncée par un meilleur que moi la querelle de mots que tu me faisais. « Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d’esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi et à ne rien faire ; personne presque n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fond pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. » Comme cela, la pensée de La Bruyère est complète. Je t’ai seulement donné la fin avant le commencement. Tu ne peux plus m’accuser. Paresse égale dignité, capacité, scrupule, modestie, étude, désintéressement. Elle est aussi liberté et fantaisie : « On ne vole point des mêmes ailes pour sa fortune que l’on fait pour des choses frivoles et de fantaisie. » Voilà un beau merle blanc, La Bruyère ! Il y en a donc… Le prince Kaunitz, en 1840, qui ne se lavait jamais…

    - Pouah ! dit Minerve. Ne nous dégoûtez pas !

    - Le prince Kaunitz n’était pas un paresseux, mais un abruti. Il suffit de définir. Les dames qu’il aimait, il lui plaisait qu’elles eussent un gros nez, et de remplir ce nez de tabac. Un paresseux véritable est propre parce qu’il aime son bien-être. Il ressemble au chat, qui ne passe point pour un foudre de labeur. De même, il est gourmand, et non pas goinfre, qui fatigue. N’est point paresseux qui veut. Lessing : « Paressons en toutes choses, sauf en paressant. » Il faut savoir posséder et conserver la paresse. Savoir en jouir. C’est Renan, qui passait des heures à regarder la mer. Saint François de Sales, qui se plaisait dans les bois. Et c’est, paraît- il, Bourget, bien que je ne puisse garantir l’anecdote. Il était chez le comte d’Haussonville, sur les bords du lac de Genève. Je l’ai vu, ce beau lac, des fenêtres de Jacques Chennevière, qui avait sa maison sur la rive. Il est ravissant. Un bleu du ciel entre le bleu de l’Ile-de-France et le bleu méditerranéen. Le comte d’ Haussonville, un matin, aurait surpris Bourget encore au lit vers dix heures : « Mon bon ami, je travaille, je réfléchis. » Le lendemain, mais une heure plus tard, M. d’Haussonville prenait les devants : « Je vous en prie, cher ami, levez-vous, vous allez vous surmener. » Oh ! vive l’esprit ! Mais vive un paresseux qui écrit cinquante chefs-d’oeuvre du roman, et les Essais de psychologie contemporaine…

    Rappelle-toi encore Virgile disant : « Amat otia Daphnis. » Ce qui peut être traduit fidèlement : « Daphnis aime la paix. » La paix, la tranquillité, la flûte et le clair de lune. Je préfère celui qui a traduit, dans le beau goût abstrait et psychologique de l’ancienne France : « Daphnis aime qu’on soit heureux. » Par la paresse, Fabrice, par la paresse.


    VÉRITABLE INTENTION DE DIEU



    AJAX, dit Ghirlandaio, a certainement raison, puisqu’il est du même avis que Dieu.

    - Attention ! dit Mme Reine, tandis que Savonarole sautait de joie.

    - Ayez confiance, intervint Minerve.

    Et Ghirlandaio :

    - Dieu n’a pas imaginé, comme l’on dit quelquefois, et tous nous sommes tombés dans cette erreur, que le travail fût un châtiment dans tous les cas. Mais il eut lui- même une idée de l’oisiveté féconde, ou du loisir, qui rend notre Ajax tout à fait orthodoxe. J’en administre la preuve.

    Il reposa une étrange et belle pipe qu’il fumait, qui est taillée dans une calebasse. Charlemagne en est jaloux et Fabrice la nomme Virginie, pour son aspect colonial.

    - Adam et Ève n’ont pas encore désobéi. Que dis-je ? Il ne semble pas qu’Ève soit déjà née. Adam vit seul et dans l’innocence entre les quatre fleuves. Je n’ai point parlé par redondance. Les quatre fleuves étaient bien quatre. C’étaient quatre canaux, issus de la même fontaine : Phison, dans le pays de l’or, du bdellion et de l’ onyx ; Géhon, qui coule en Ethiopie ; le Tigre et l’Euphrate, que nous connaissons mieux. Adam vient d’être formé du limon de la terre. Dieu vient de répandre sur son visage un souffle de vie. Il vient d’introduire sa créature dans le délicieux jardin qu’il avait planté dès le commencement… Je cite : « Le Seigneur Dieu prit donc l’ homme et le mit dans le paradis de délices, afin qu’il le cultivât et le gardât. » Travail ingénu, gratuit, rose sans épine. Adam est capable de goûter la saveur d’un fruit, ses yeux jouissent de la beauté d’un arbre. Il ignore l’affreux aiguillon du besoin. Avant de devenir si misérable, il était pareil à un patricien romain ou à un berger de pastorale : amabat otia.

    Après leur crime, ce crime énigmatique qu’aucune glose ne finira jamais d’expliquer, Adam et Ève reconnaissent qu’ils sont nus et se cachent. Les approches du destin ont quelquefois un air de familiarité. Nous voyons le Seigneur Dieu « se promener dans le paradis », en appelant les hommes, ces deux là. Et c’est Adam qui répond, qui paraît. Il avoue qu’il a eu peur. Nous le voyons faiblir, nous l’entendons élever, pour la première fois, une plainte qui sera reprise d’âge en âge : « La femme que vous m’avez donnée… » Les misères qui seront les misères du genre humain fondent à ce moment sur le premier couple. En punissant, Dieu trace le plan d’une vie nouvelle, où perce la condition du rachat. Le sort des hommes gardera une clarté et une harmonie qui seront les reflets du jardin. Le reste, tout ce qui semblera absurde ou trop cruel, est la marque du châtiment, ineffaçable avant le dernier jour. Au serpent : « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme… » C’est l’épouvante des mères et des fils devant les monstres. Virgile s’en souvient encore lorsqu’il parle, dans les Géorgiques, des noirs serpents de Jupiter. A la femme : « Je vous affligerai de plusieurs maux, vous enfanterez dans la douleur, vous serez sous la puissance de votre mari et il vous dominera… » A Adam : « La terre sera maudite à cause de ce que vous avez fait, et vous n’en tirerez de quoi vous nourrir qu’avec beaucoup de travail, elle vous produira des épines et des ronces, vous vous nourrirez de l’herbe de la terre… » La punition a été de muer le passe-temps du jardin de délices en travail contraint sous peine de mort ; le plaisir et le jeu, en nécessité.

    Inversement, l’effort pénible tenant à l’imperfection de notre intelligence et à la faiblesse de notre être physique, il doit être exclu des actes divins. Et les jeux, les plaisirs de l’oisiveté ne peuvent donc être criminels, s’ils distinguent la création divine. Dans la Bible, la genèse du monde est radieusement aisée. De telle sorte que le repos du septième jour paraît une grâce conçue à notre intention.

    Au seuil des divins vergers, lorsqu’ils partirent, Ève n’avait pas encore un nom. Elle était le double, elle était l’ombre de l’homme. Ce fut Adam qui la nomma Ève, parce qu’il l’aimait, sans doute ; Ève, la Vie, parce que d’elle allaient naître tous les vivants. Cela n’a plus aucun rapport avec ce que nous cherchions, mais la pensée s’y arrête volontiers.


    LA PAIX UNIVERSELLE



    FABRICE comme un flâneur, Colbert comme un homme méthodique, aimaient les longues promenades à pied. Livingstone s’enfuyait dès patron-minette. Eux entraient dans la campagne sur le coup de 10 heures.

    Après un silence qui permit aux deux hommes marchant d’un bon pas de savourer dans l’air les dernières fraîcheurs du matin :



    - Si tout le monde, prononça Colbert, si tout le monde était semblablement et totalement paresseux ? Ajax n’y a pas songé.

    - Il vous reprocherait de tomber dans le sophisme de Paris et du flacon. Si Paris était tout petit, il tiendrait dans une bouteille. Le monde est comme il est.

    - Mais les raisonnements par l’absurde ont du bon. Ils permettent quelquefois de voir clair.

    - Il en serait alors comme dans cette ville du Thibet… Les habitants sont si lâches qu’ils laissent les débris domestiques devant leur porte, et quand la motte est devenue une montagne, ils y ouvrent un tunnel.

    - Voilà. Connaissez-vous le socialiste Lafargue et son Droit à la Paresse ?

    - Il veut la paresse pour tous. Avec ses trois heures de travail général, ses trois heures fabuleuses, il n’est pas raisonnable comme La Bruyère. Il oublie ce qu’il faut de talent à l’oisiveté utile ou seulement égayante. Et il sacrifie tout, jusqu’à la sûreté de l’État.

    - Il expose, mais c’était avant les ruines de la dernière guerre, que l’Europe a payé l’erreur des économistes, la cupidité des industriels, et les préjugés de la morale bourgeoise, par les travaux forcés de la classe ouvrière, et son affreuse pauvreté au milieu de l’abondance… Il est plein d’astuce.

    - Il est plein de sales chicanes de la haine, sous une apparence joviale. Il enverrait Auguste Comte limer et forger. Et il condamne le luxe, c’est-à-dire, en fin de compte, toute la parure du monde, la vie ornée, les dentelles, les perles, et jusqu’aux beaux-arts, - jusqu’aux collections d’Anatole France…

    - Mais, fit Colbert, vous alliez dire : mais. …

    - Mais la coutume de l’ancienne France assurait aux ouvriers plus de quatre-vingts jours de repos, les cinquante-deux dimanches, une trentaine de saints : « Et M. le curé de quelque nouveau saint charge toujours son prône… » Tandis que les règlements des corporations, en répartissant le travail, prévenaient le cruel, le hideux chômage. Le XIXe siècle n’a été ni si charitable ni si prudent. Je vous étonne, beau libéral… Curieuse fortune de ce mot, si noble dans la langue pure, lorsqu’il était synonyme de généreux… L’explosion individualiste du XVIIIe siècle finissant a été une faute, un malheur dont nous n’avons pas fini d’essuyer les conséquences. Juste au moment que la terre et les choses allaient devenir entre nos mains plus fertiles et maniables ! Quand les voitures allaient n’être plus traînées comme du temps des Pharaons ! Quand les charrues allaient n’être plus poussées comme par les premiers agriculteurs, immédiatement après l’âge du renne ! Dans l’ancienne Europe, la disette venait quelquefois de la nature. Elle n’avait pas le blé d’Amérique. Dans l’Europe d’il y a cinquante ans, la misère venait souvent des lois. La liberté n’est pas féconde, mais la règle. Tous les vrais chefs le savent, qu’ils mènent un peuple ou une équipe. L’anéantissement des corporations par le décret révolutionnaire a longtemps empêché les artisans de tirer une meilleure part de cette augmentation, de cette prolifération des richesses. Nos pères ont ainsi déterminé une injustice de surcroît, qui n’était pas inscrite dans la destinée fatale des hommes, et des troubles immenses. Entre l’ignoble prétention de l’anarchie, entre son égalité d’une seconde, celle du partage, entre son retour à une rusticité entièrement dénuée, entre cet abîme et l’inclémence du XIXe siècle, l’esprit imagine avec regret un état normal dont tous les principes existaient. N’admire-t-on pas encore à Venise les vestiges de la puissante fortune des Corporations ? Les artisans n’auraient pas été durement bannis tout un siècle des douceurs du repos, de l’oisiveté. Leurs têtes ne seraient pas égarées par les ressouvenirs et la rancune. Au lieu de cette guerre sociale, l’exception autrefois et la règle aujourd’hui, nous connaîtrions la paix. Qui sait ? Aurions-nous vu ces vastes guerres des nations, ces guerres d’affamés ? J’ai chez moi un tableau de bataille du XVIIIe siècle, dont la contemplation doit rendre modeste un homme d’à présent : le fleuve, la colline, une batterie sur la pente, une cavalerie enrubannée qui caracole dans la vallée. Utopie pour utopie, j’aime mieux la mienne… Savoir si Ajax sera content ou mécontent de l’eau que nous lui amenons.

    Ils ne causèrent point toute la matinée de Paul Lafargue et du socialisme. Il régnait sur l’Anjou un temps plein de langueur, doux et précaire, couleur de tourterelle.


    L’OISIVETÉ MÈRE DE TOUS LES BIENS



    NOUS croyons trop, disait Ajax, que tout sur la terre, vient du travail. Il se peut. Mais quoi ? Le travail n’est-il pas son propre ennemi ? Il se hait. Il s’exerce pour s’abolir, et plus il fait rage, plus il désire sa propre fin. Car il n’est pas un but mais un moyen. Il n’est pas un port mais une route. Le port s’appelle Oisiveté.

    J’irai jusque là : je dis que l’oisiveté nous sert bien mieux, que nous lui devons plus, que nous lui devons tout. Elle n’est pas seulement le port, elle est la voile ; si j’ose ainsi entre-choquer les images.

    Représentez-vous un homme accablé de travaux. Que l’aube réveille, que les heures pressent, qui n’a pas un seul moment, dont la fatigue brise les muscles, et il s’ endort comme une bête de petit cerveau. Représentez-vous qu’une grâce du sort lui donne quelque répit. Dans cette paix nouvelle, sa chair une fois reposée, l’esprit s’ éveillera : plaisirs de l’oisiveté, tels que je les ai définis : un philtre. L’esprit s’éveillera : bonheur de l’invention. Je viens de dire l’histoire des hommes. L’ inventeur de l’imprimerie songeait à sa gloire, et songeait au fastidieux labeur des copistes, sinon par charité, du moins par calcul. La preuve serait encore meilleure, tirée de son égoïsme supposé.

    - En ce cas, l’écriture est elle-même une conquête de la paresse.

    La remarque venait d’un Charlemagne dont le lorgnon brillait.

    - Oui, fit Ajax…. Disons une conquête de l’oisiveté en vue de contenter la paresse. Les trouvailles naissent de l’oisiveté, et la paresse en profite. L’encre et la plume ont diminué l’effort du style ; la cire, l’effort de la pierre et du ciseau ; l’écriture, celui de la mémoire. On me croit paradoxal et je parle comme M. de la Palisse… L’homme a toujours eu l’idée d’un travail-plaisir, d’un travail otieux, à la place du travail-fatigue et du travail-douleur qui était son loyer. Il a toujours eu l’idée d’une oisiveté, chérie comme un trésor inaccessible ou perdu. De là, l’Age d’or…. Ante Jovem, dit la genèse virgilienne, « avant Jupiter, aucun agriculteur ne travaillait les champs, ni pouvait même se permettre de les signaler en les bornant pour son usage… D’elle-même, la terre fournissait tout, sans qu’il coûtât aucun effort à personne…. C’est lui, dans son inexplicable volonté, qui donna un fatal venin aux serpents, montra au loup sa proie, ordonna à la mer de se soulever. En les secouant, il fit pleurer aux feuilles leur miel, et il nous retira le feu, et il arrêta le cours des ruisseaux de vin, pour que leur misère peu à peu découvrît aux hommes tous les arts. Mais on vit aussitôt le tronc creusé de l’aune peser sur les fleuves, on vit les marins compter et nommer les étoiles… » Un abrégé des travaux du genre humain est l’histoire des peines qu’il s’est données pour alléger ce joug insupportable du travail. L’oisiveté se confond avec la civilisation. Elle est l’objet de la civilisation, sa toison d’or. L’homme croyait avoir ses seules mains. Ses ongles. Ses dents. Il courait au milieu d’une embûche universelle. Et je recommence ma litanie. La première massue diminua l’effort de son bras ; la première pierre lancée, l’effort de son bras et de ses jambes ; la première pierre taillée, l’effort de ses mains et de sa bouche. Ainsi, de la première épée, de la première boîte, de la première enclume, de la première roue, de la première charrue. Chaque fois, un effort moindre, l’obsession écartée d’une nécessité contraignante. Le premier chien séduit courut à la place de l’homme. Le premier cheval soumis le porta. Nous devons le respect aux fatigues des laboureurs. Nous savons qu’elles sont assez grandes. Concevons toutefois la félicité des premiers paysans lorsqu’ils virent la terre travailler pour eux. Au lieu de s’essouffler encore à la poursuite des animaux rapides, les hommes regardaient enfin la terre germer.

    La belle Lendore leva sa petite main. Elle avait une maxime à proposer, en pendant à celle de Fabrice.

    PENSÉE :

    L’oisiveté est la halte et la couronne du travail. Les paresseux béants l’ignorent. Ils n’ont pas de loisir. Ils n’en ont pas le temps.

    - Voyez l’insidieuse, glissa Ajax.

    Et enchaînant :


    - Les Anciens ont si bien compris les services rendus à l’espèce par l’oisiveté qu’ils l’ont garantie à tous ceux qu’ils nommaient des citoyens. Les seuls travaux qui leur fussent réservés ou permis étaient réputés nobles : la guerre, les champs, la nourriture et la défense de la cité. Et la science, qui augmente les pouvoirs de l’ homme. Et la poésie, et les beaux-arts, joie des yeux, voix de l’âme. Il faut connaître et confesser la vérité. L’esclavage ne fut pas seulement l’abus du vainqueur. Il fut un vaste système organisé par les hommes contre la dureté de leur sort commun, les meilleurs ayant mission de commander, de conduire, de supputer. C’est un fait que les inventions de l’homme se sont multipliées de plus en plus vite à mesure qu’il savait mieux changer en loisirs nouveaux les efforts anciens, attestés par les signes durables et transmissibles de la monnaie et des titres. Le travail et les services de chacun acquirent ces hypothèques sur le travail de tous. Les apparentes injustices que l’on remarque dans le maniement et la répartition de ces signes ne sont pas du même degré. Les usurpations sont criantes, mais susceptibles de réforme. Les inégalités portent la marque du destin, des talents, des chances, ou celle de l’ordonnateur : réseau d’épreuves et de tentations qui forment sa politique…. Ici, j’ invoquerai une petite chanson russe, l’un de ces chants qu’un peuple trouve, comme pour fixer et fasciner le sort, ou pour s’en consoler :


    La jeune Ouliana Se promenait dans son jardin, Elle cueillait des fleurs d’aubépine, Elle les comparait à son visage ; Elle demandait à sa mère : Dis-moi, oh ! ma mère, Serai-je jamais comme cette aubépine ? Marie-moi avec un seigneur. On vit bien avec un seigneur. Il ne faut pas remuer ni travailler, Rien que se vêtir joliment.

    REFRAIN : Tzobé-Iob ! - Tzobé, Tzobé, Tzob !

    La chanson d’Ouliana découvre les deux pentes de la paresse, celle des fleurs, et celle du crime et de la honte, ou du péché et de la vergogne. Mais il en va ainsi de toutes nos passions, peut-être de tout ce qui est humain. L’orgueil naît de la dignité, de la fierté, et lui-même, il dégénère. L’avion vole et tue. La calomnie et l’ amour sont sur la même bouche.

    L’oisiveté pourtant est la récompense dont notre coeur nous renouvelle sans cesse la promesse. Elle est le terme de notre ambition. La terre hérissée des premiers âges rendue pareille au jardin des délices. Nous nous servons, avec ce grand espoir, peut-être sans nous défier assez d’elles et de leur usage, de nos machines enlaidissantes. Cependant, il est permis d’espérer en des machines plus subtiles, plus dépouillées, qui nous enlèvent ce tohu-bohu de bielles et d’engrenages, qui soient réduites, comme déjà la T. S. F., à quelques tracés, à quelques fils énigmatiques. Et cependant aussi, comparez cet ancien laboureur, courbé, rompu, à celui-là, qui est campé sur sa machine, et fume en plein air, libre, distrait, paresseux. S’il est véritablement plus heureux, c’est une autre question. Nous devrions savoir garder nos anciens bonheurs, nos anciens pouvoirs, quand nous en acquérons d’autres.

    Le ciel lui-même, le paradis d’en haut, nous le concevons comme un immense loisir, avec des harpes.


    ÉPILOGUE ET MORALE



    I

    La belle Lendore s’est mariée. Si belle et gentille, véritablement princière, elle a épousé, avec sa maigre dot, un homme sans fortune.

    Une certaine paresse, une certaine inaction peuvent résulter, dans les jeunes années d’une surabondance de forces spirituelles, où l’embarras est de choisir. Ces forces morales et poétiques dont l’être plie supposent qu’il a beaucoup de générosité, et beaucoup de courage. Ainsi la belle Lendore. Pour suivre son coeur, elle n’a pas même hésité. Adieu les songes ! Adieu, loisirs ! Elle travaille à présent, comme des milliers de ses soeurs, barbares que nous sommes. Elle enseigne. Avec un sourire encore surpris que le monde ne soit pas tout entier une idylle. Elle assure que la paresse de son adolescence lui a beaucoup appris.



    II

    Chênedollé nous rapporte un grand nombre des plus étincelants propos de Rivarol. Il se flattait de n’être pas ingrat, et cependant il n’est pas pur de toute jalousie. Rivarol le jetait dans un enivrement. Il ne pensait d’abord qu’à Rivarol. Le charme rompu, il n’a pas su se priver d’un peu griffer son dieu.

    Ils ont parlé de Voltaire, de Thomas, de Buffon. C’est ce que Rivarol disait de ce dernier qui nous intéresse. Il était difficile, contenté par la seule perfection. «  Le portrait du cheval, disait Rivarol, a du mouvement, de l’éclat, de la rapidité, du fracas ; celui du chien vaut peut-être mieux encore, mais il est trop long… » Quant à l’aigle, il est manqué. Manqué aussi, le paon… Qu’il fût de Buffon ou de Guéneau, n’importe, c’était une description à refaire (Guéneau était le nègre de Buffon). Elle était trop longue et pourtant incomplète, elle manquait de cette verve intérieure qui anime tout, et de cette brièveté pittoresque qui double l’éclat des images en les resserrant. « J’ai dans la tête, - concluait Rivarol, - un paon bien autrement neuf, bien autrement magnifique, et je ne demanderai pas une heure pour mieux faire. »

    Mais cette heure, il ne l’a jamais eue, elle s’envola toujours. Son scrupule, son entrain, sa folle confiance, ses feux d’artifice : il a tout gaspillé. Jusqu’à ce qu’ il fût trop tard, éternellement.

    Ami, prends garde aux heures. Chacune d’elles est unique. Telle est la morale de cette histoire, moins immorale que tu ne l’attendais peut-être.

    Eugène Marsan, Éloge de la paresse.
     
  3. Les privilèges



    God me donne le brevet suivant :


    Article premier
    Jamais de douleur sérieuse, jusqu’à une vieillesse fort avancée ; alors, non douleur, mais mort par apoplexie, au lit, pendant le sommeil, sans aucune douleur morale ou physique. Chaque année, pas plus de trois jours d’indisposition. Le corps et ce qui en sort inodore.

    Article 2
    Les miracles suivants ne seront aperçus ni soupçonnés par personne.

    Article 3
    La mentula, comme le doigt indicateur pour la dureté et pour le mouvement, cela à volonté. La forme, deux pouces de plus que l’article, même grosseur. Mais plaisir par la mentula, seulement deux fois la semaine. Vingt fois par an le privilégié pourra se changer en l’être qu’il voudra, pourvu que cet être existe. Cent fois par an, il saura pour vingt-quatre heures la langue qu’il voudra.

    Article 4
    Le privilégié, ayant une bague au doigt et serrant cette bague en regardant une femme, elle devient amoureuse de lui à la passion, comme nous voyons qu’Héloïse le fut d’Abélard. Si la bague est un peu mouillée de salive, la femme regardée devient seulement une amie tendre et dévouée. Regardant une femme et ôtant sa bague du doigt, les sentiments inspirés en vertu des privilèges précédents cessent. La haine se change en bienveillance, en regardant l’être haineux et frottant une bague au doigt. Ces miracles ne pourront avoir lieu que quatre fois par an pour l’amour-passion ; huit fois pour l’amitié ; vingt fois pour la cessation de la haine, et cinquante fois pour l’inspiration d’une simple bienveillance.

    Article 5
    Beaux cheveux, belle peau, excellents doigts jamais écorchés, odeur suave et légère. Le 1er février et le 1er juin de chaque année, les habits du privilégié deviennent comme ils étaient la troisième fois qu’il les a portés.

    Article 6
    Miracles aux yeux de tous ceux qui ne le connaissent pas : le privilégié aura la figure du général Debelle, mort à Saint-Domingue, mais aucune imperfection. Il jouera parfaitement au wisk (sic), à l’écarté, au billard, aux échecs, mais ne pourra jamais gagner plus de cent francs. Il tirera le pistolet, il montera à cheval, il fera des armes dans la perfection.

    Article 7
    Quatre fois par an, il pourra se changer en l’animal qu’il voudra ; et, ensuite, se rechanger en homme. Quatre fois par an, il pourra se changer en l’homme qu’il voudra ; plus, concentrer sa vie en celle d’un animal, lequel, dans le cas de mort ou d’empêchement de l’homme numéro un dans lequel il s’est changé, pourra le rappeler à la forme naturelle de l’être privilégié. Ainsi, le privilégié pourra, quatre fois par an, et pour un temps illimité chaque fois occuper deux corps à la fois.

    Article 8
    Quand l’homme privilégié portera sur lui ou au doigt, pendant deux minutes, une bague qu’il aura portée un instant dans sa bouche, il deviendra invulnérable pour le temps qu’il aura désigné. Il aura dix fois par an la vue de l’aigle et pourra faire, en courant, cinq lieues en une heure.

    Article 9
    Tous les jours, à deux heures du matin, le privilégié trouvera dans sa poche un napoléon d’or, plus la valeur de quarante francs en monnaie courante, d’argent du pays où il se trouve. Les sommes qu’on lui aura volées se retrouveront la nuit suivante, à deux heures du matin, sur une table, devant lui. Les assassins, au moment de le frapper ou de lui donner du poison, auront un accès de choléra aigu de huit jours. Le privilégié pourra abréger ces douleurs en disant : ” Je prie que les souffrances d’Un tel cessent ou soient changées en telle douleur moindre. ” Les voleurs seront frappés d’un accès de choléra aigu, pendant deux jours, au moment où ils se mettront à commettre le vol.

    Article 10
    À la chasse, huit fois par an, un petit drapeau indiquera au privilégié, à une lieue de distance, le gibier qui existera et sa position exacte. Une seconde avant que le gibier parte, le petit drapeau sera lumineux ; il est bien entendu que ce petit drapeau sera invisible à tout autre que le privilégié.

    Article 11
    Un drapeau semblable indiquera au privilégié les statues cachées sous terre, sous les eaux, et par des murs ; quelles sont ces statues, quand et par qui faites, et le prix qu’on pourra en trouver une fois découvertes. Le privilégié pourra changer ces statues en une balle de plomb du poids d’un quart d’once. Ce miracle du drapeau et du changement successif en balle et en statue ne pourra avoir lieu que huit fois par an.

    Article 12
    L’animal monté par le privilégié, ou tirant le véhicule qui le porte, ne sera jamais malade, ne tombera jamais. Le privilégié pourra s’unir à cet animal de façon à lui inspirer ses volontés et à partager ses sensations. Ainsi, le privilégié montant un cheval ne fera qu’un avec lui et lui inspirera ses volontés. L’animal, ainsi uni au privilégié, aura des forces et une vigueur triples de celles qu’il possède dans son état ordinaire. Le privilégié, transformé en mouche, par exemple, et monté sur un aigle, ne fera qu’un avec cet aigle.

    Article 13
    Le privilégié ne pourra dérober ; s’il l’essayait, ses organes lui refuseraient l’action. Il pourra tuer dix êtres humains par an ; mais aucun être auquel il aurait parlé. Pour la première année, il pourra tuer un être, pourvu qu’il ne lui ait pas adressé la parole en plus de deux occasions différentes.

    Article 14
    Si le privilégié voulait raconter ou révélait un des articles de son privilège, sa bouche ne pourrait former aucun son, et il aurait mal aux dents pendant vingt-quatre heures.

    Article 15
    Le privilégié prenant une bague au doigt et disant : je prie que les insectes nuisibles soient anéantis ; tous les insectes, à six mètres de la bague, dans tous les sens, seront frappés de mort. Ces insectes sont puces, punaises, poux de toute espèce, morpions, cousins, mouches, rats, etc. Les serpents, vipères, lions, tigres, loups et tous les animaux venimeux prendront la fuite, saisis de crainte, et s’éloigneront d’une lieue.

    Article 16
    En tout lieu, le privilégié, après avoir dit : Je prie pour ma nourriture, trouvera : deux livres de pain, un bifteck cuit à point, un gigot idem, un plat d’épinards idem, une bouteille de Saint-Julien, une carafe d’eau, un fruit et une glace, et une demi-tasse de café. Cette prière sera exaucée deux fois dans les vingt-quatre heures.

    Article 17
    Dix fois par an, le demandant, le privilégié ne manquera ni avec un coup de fusil, ni avec un coup de pistolet, ni avec un coup d’une arme quelconque, l’objet qu’il aura voulu atteindre. Dix fois par an, il fera des armes d’une force double de celui avec lequel il se battra ou essaiera ses forces : mais il ne pourra faire de blessure causant mort, douleur ou désagrément durant plus de cent heures.

    Article 18
    Dix fois par an, le privilégié, le demandant, pourra diminuer des trois quarts la douleur d’un être qu’il verra ; ou cet être étant sur le point de mourir, il pourra prolonger sa vie de dix jours, en diminuant des trois quarts la douleur actuelle. Il pourra, le demandant, obtenir pour cet être souffrant la mort subite et sans douleur.

    Article 19
    Le privilégié pourra changer un chien en une femme belle ou laide ; cette femme lui donnera le bras et aura le degré d’esprit de Mme Ancilla, et le cœur de Mélanie. Ce miracle pourra se renouveler vingt fois chaque année. Le privilégié pourra changer un chien en un homme qui aura la tournure de Pépin de Bellisle et l’esprit de M. (Koreff), le médecin juif.

    Article 20
    Le privilégié ne sera jamais plus malheureux qu’il ne l’a été du 1er août 1839 au 1er avril 1840. Deux cents fois par an, le privilégié pourra réduire son sommeil à deux heures, qui produiront les effets physiques de huit heures. Il aura la vue d’un lynx et la légèreté de Debureau.

    Article 21
    Vingt fois par an, le privilégié pourra deviner la pensée de toutes les personnes qui sont autour de lui à vingt pas de distance. Cent vingt fois par an, il pourra voir ce que fait actuellement la personne qu’il voudra ; il y a exception complète pour la femme qu’il aimera le mieux. Il y a encore exception pour les actions sales et dégoûtantes.

    Article 22
    Le privilégié ne pourra gagner aucun argent, autre que ses soixante francs par jour, au moyen des privilèges ci-dessus énoncés. Cent cinquante fois par an, il pourra obtenir, en le demandant, que telle personne oublie entièrement lui, privilégié.

    Article 23
    Dix fois par an, le privilégié pourra être transporté au lieu où il voudra, à raison d’une heure pour cent lieues ; pendant le transport il dormira.


    Stendhal, Les privilèges
     
  4. Lettres à Nora




    2 décembre 1909 44 Fontenoy Street, Dublin.

    Ma chérie. Je devrais commencer par te demander pardon, peut-être, pour la lettre extraordinaire que je t’ai écrite hier soir. Tandis que je l’écrivais, ta lettre était devant moi et mes yeux étaient fixés, comme ils le sont maintenant encore, sur un certain mot. Il y a quelque chose d’obscène et de lubrique dans l’aspect même des lettres. Sa sonorité aussi est pareille à l’acte lui-même, bref, brutal, irrésistible et satanique. Chérie, ne t’offense pas de ce que je t’ai écrit. Tu me remercies du beau nom que je t’ai donné. Oui, ma chérie, c’est un beau nom: “Ma belle fleur sauvage des haies ! Ma fleur bleu-nuit innondée de pluie !” Tu vois que je suis encore un peu poète. Je te donne aussi un très joli livre en cadeau : et c’est le cadeau d’un poète à la femme qu’il aime. MAIS, tout à côté et à l’intérieur de cet amour spirituel que j’ai pour toi, existe aussi un désir sauvage, bestial, de chaque pouce de ton corps, de chacune de ses parties secrètes et honteuses, de chacune de ses odeurs et de ses actions. Mon amour pour toi me permet de prier l’esprit de la beauté et de la tendresse éternelles reflété dans tes yeux ou de te jeter sous moi sur ce ventre que tu as si doux et de te baiser par derrière, comme un porc besognant une truie, me faisant gloire de la sueur empuantie qui monte de ton cul, de la honte étalée que proclament ta robe troussée et tes culottes blanches de petite fille, et de la confusion que disent assez tes joues brûlantes et tes cheveux en bataille. Il me permet d’éclater en sanglots de pitié et d’amour pour une parole à peine, de trembler d’amour pour toi en entendant tel accord ou telle cadence musicale, ou bien d’être couché avec toi tête-bêche, sentant tes doigts me caresser et me chatouiller les couilles ou fichés en moi par derrière, et tes lèvres chaudes suçant ma bite, tandis que ma tête est coincée entre tes grosses cuisses, mes mains serrant les coussins ronds de ton cul et ma langue léchant avidement dans ton con rouge et dru. Je t’ai appris à presque te pâmer en écoutant ma voix chanter ou murmurer à ton âme la passion, la peine et le mystère de la vie, et en même temps je t’ai appris à me faire des signes orduriers des lèvres et de la langue, à me provoquer par des attouchements et des bruits obscènes, et même à accomplir en ma présence l’acte corporel le plus honteux et le plus dégoûtant. Tu te souviens du jour où tu as relevé tes vêtements et m’a laissé me coucher au-dessous de toi pour te regarder en pleine action ? Tu eus honte alors de croiser seulement mon regard. Tu es à moi, ma chérie, à moi ! Je t’aime. Tout ce que je viens d’écrire, c’est quelques instants seulement de folie bestiale. La dernière goutte de semence vient à peine de gicler dans ton con, que cette folie a pris fin, et mon amour sincère pour toi, l’amour de mes poèmes, l’amour de mes yeux pour tes yeux étranges et tentateurs, vient souffler sur mon âme comme un vent d’épices. Ma bite est encore chaude, raide, tremblante de la dernière poussée brutale qu’elle t’a donnée, que l’on entend une hymne légère monter des sombres cloîtres de mon cœur, chantant mon adoration tendre et pitoyable. Nora ma chérie fidèle, ma petite canaille d’écolière aux yeux doux, sois ma putain, ma maîtresse, autant qu’il te plaira (ma petite maîtresse branleuse ! ma petite putain à baiser !) tu es toujours ma splendide fleur sauvage des haies, ma fleur bleu-nuit innondée de pluie.

    Jim.




    Ma douce petite pute Nora J’ai fait comme tu me disais, ma sale petite fille, et je me suis branlé deux fois en lisant ta lettre. Je suis ravi de voir que tu aimes être foutue par le cul. Oui, maintenant je peux me rappeler cette nuit où je t’ai foutue si longtemps par derrière. Chérie, ça a été la baise la plus dégueulasse que je t’ai jamais faite. Ma pine est restée plantée dans toi pendant des heures, te foutant et te refoutant par en dessous ta croupe redressée. Je sentais tes grosses fesses grasses en sueur sous mon ventre et je voyais ta face enfiévrée et tes yeux fous. A chaque coup de queue que je te donnais ta langue impudique jaillissait d’entre tes lèvres et si je t’en donnais un coup plus fort plus profond que d’habitude des pets bien gras bien sales sortaient en crachotant de ton derrière. Tu avais un cul plein de pets cette nuit-là, chérie, et je te les sortais en te foutant, des bons gros copains bien gras, des longs venteux, des petits craquants gai rapide et tout un tas de petits minuscules polissons de pets qui se terminaient en une coulée jaillissant de ton trou. C’est merveilleux de foutre une femme qui a des pets quand chaque coup de queue les fait sortir un par un. Je crois que je reconnaîtrais n’importe où un pet de Nora. Je crois que je pourrais repérer le sien dans une salle pleine de femmes péteuses. C’est un bruit plutôt fillette pas le pet mouillé lâche que j’imagine chez les femmes grasses. Il est soudain et sec et sale comme celui qu’une petite fille effrontée décocherait la même nuit pour rire dans un dortoir. J’espère que Nora me décochera sans fin ses pets dans la face pour que je puisse aussi connaître leur parfum. Tu dis que quand je reviendrai tu me suceras et tu veux que je te lèche le con, petite salope dépravée. J’espère qu’une fois tu me surprendras quand je dors et que je suis habillé, que tu t’approcheras furtive avec l’ardeur d’une putain dans tes yeux ensommeillés, et tu me déboutonneras doucement bouton après bouton la braguette de mon pantalon et doucement tu y prendras le gros mickey de ton amant, et que tu l’avaleras de ta bouche humide et que tu le suceras encore et encore jusqu’à ce qu’il devienne plus gros et plus raide et qu’il te décharge dans la bouche. Moi aussi une fois je te surprendrai endormie, je te remonterai les jupes et j’ouvrirai doucement ta culotte brûlante, puis je m’étendrai doucement à côté de toi et je commencerai à lécher paresseusement tout autour de ta fourrure. Tu commenceras à te remuer et à t’agiter alors je lécherai les lèvres du con de ma chérie. Tu commenceras à gémir et grogner et soupirer et péter de joie dans ton sommeil. Alors je lécherai plus vite et plus vite comme un chien vorace jusqu’à ce que ton con soit une masse de bave et que ton corps se torde sauvagement. Bonne nuit, ma petite Nora péteuse, mon dégoûtant petit oiseau fouteur. Il y a un mot charmant, chérie, que tu as souligné pour que je me branle mieux. Ecris-moi plus sur ça et toi, avec douceur, plus sale, PLUS SALE.

    Jim.


    9 décembre 1909 44 Fontenoy Street, Dublin.

    Mon doux vilain petit oiseau fouteur, Voici un autre billet pour acheter de jolies culottes ou des bas ou des jarretières. Achète des culottes de putain, mon amour, et ne manque pas d’en asperger les jambes avec quelque parfum délicat et aussi de les décolorer juste un petit peu derrière. Tu sembles anxieuse de savoir comment j’ai accueilli ta lettre que tu dis pire que la mienne. Comment ça pire que la mienne, mon amour ? Oui, elle est pire en un endroit ou deux. Je pense à l’endroit où tu dis ce que tu feras avec ta langue (je ne pense pas au fait que tu suceras) et à ce mot charmant que tu écrit si gros et que tu soulignes, petite salope. C’est excitant d’entendre ce mot (et un ou deux autres que tu n’as pas écrits) sur les lèvres d’une fille. Mais je souhaite que tu parles de toi et non de moi. Ecris-moi une longue longue lettre, pleine de ça et d’autres choses, sur toi, ma chérie. Tu sais maintenant comment me faire bander. Dis-moi les plus petites choses sur toi pour autant qu’elles sont obscènes et secrètes et dégoûtantes. N’écris rien d’autre. Que chaque phrase soit pleine de sons et de mots sales. Ils sont tous également charmants à entendre et à voir sur le papier mais les plus sales sont les plus beaux. Les deux parties de ton corps qui font des choses sales sont pour moi les plus charmantes. Je préfère ton cul, chérie, à tes nichons parce qu’il fait une chose tellement sale. J’aime ton con non tant parce que c’est la partie que je baise que parce qu’il fait une autre chose sale. Je pourrais rester couché en me paluchant toute la journée rien qu’à regarder le mot divin que tu as écrit et la chose que tu as dit que tu me ferais avec ta langue. Je voudrais pouvoir entendre tes lèvres bredouiller ces mots orduriers divinement excitants, voir ta bouche faire des sons et des bruits sales, sentir ton corps se tordre sous moi, entendre et sentir les gras sales pets fillette qui jaillissent pop pop de ton joli nu popotin fillette et foutre foutre foutre foutre à jamais le con de mon vilain brûlant petit oiseau fouteur. Je suis heureux maintenant, parce que ma petite putain me dit qu’elle veut que je ramone son cul et qu’elle veut que je foute sa bouche et qu’elle veut me déboutonner et me sortir mon mickey et le sucer comme un téton. Plus et plus sale que ce qu’elle veut me faire, ma petite fouteuse nue, ma vilaine branleuse qui se tortille, ma douce petite péteuse. Bonne nuit, ma petite connie je vais me coucher et me branler jusqu’à ce que je décharge. Ecris plus et plus sale, chérie. Chatouille-toi ton petit machin pendant que tu écris pour que tu dises pire et pire encore. Ecris les mots sales en gros et souligne-les et baise-les et tiens-les un moment contre ton doux con brûlant, chérie, et remonte aussi ta robe un moment et tiens-les sous ton cher petit popotin péteur. Fais plus si tu veux et envoie-moi alors la lettre, mon oiseau fouteur chéri au cul brun.

    Jim.


    James Joyce (lettres publiées dans Tel Quel n. 83).
     
  5. Charlot




    I



    On parle toujours de rendre la vue aux aveugles. C’est malaisé. Et pourquoi faire, s’ils préfèrent ne point voir ? Ils n’ont pas encore aperçu ce qui est sous leurs yeux depuis des siècles et des siècles, alors que les voyants s’avouent fatigués de le voir. Comment, alors, apercevraient-ils cette œuvre qui s’ébauche à peine et que si peu devinent, même parmi les voyants ! Car voici un art nouveau, qui est celui du mouvement, c’est-à-dire du principe même de toutes les choses qui sont. Et le moins conventionnel de tous. Un immense orchestre visuel dont les sculpteurs de bas-reliefs indiens et les peintres du drame des lignes et des masses en action, Michel-Ange, Tintoret, Rubens, Delacroix, ont été les précurseurs. Quelque chose comme la peinture bougeant et se renouvelant sans cesse dans une symphonie visible où le rythme de la danse et les échanges mystérieux du poème musical rôdent, se rencontrent quelquefois et fusionnent un jour. Et la mécanique asservie pour soumettre au regard de l’homme l’univers des formes agissantes et le restituer dans un espace où la durée se précipite après l’avoir spiritualisé et ordonné dans son cœur. Un art nouveau, qui n’a rien à voir, en tout cas, avec le théâtre, qu’on a peut-être même eu tort, que j’ai sans doute eu tort moi-même de rattacher à la plastique. Un art nouveau, encore inorganique, et qui ne trouvera son rythme propre que quand la société aura trouvé le sien. Pourquoi le définir ? Il est embryonnaire. Un art nouveau crée ses organes. Nous ne pouvons que l’aider à les dégager du chaos.

    Un homme – un seul – l’a déjà tout à fait compris. Un seul homme en sait jouer comme d’un clavier à plusieurs plans où tous les éléments sentimentaux et psychologiques qui déterminent l’attitude et la forme des êtres, concourent à confier à la seule expression cinégraphique le déroulement complexe de leur aventure intérieure. Il ne parle jamais. Il n’écrit jamais. Il n’explique jamais. Il n’a pas même besoin d’enfermer le geste éphémère dans le symbole stylisé de la mimique. Par lui, le drame humain possède un instrument expressif qu’on ne soupçonnait pas et qui sera, dans l’avenir, le plus puissant de tous. Un écran, où tombe un faisceau de lumière. Nos yeux en face. Et, derrière eux, le cœur. Il n’en faut pas plus pour faire sourdre de ce cœur une vague d’harmonies vierges, l’intelligence brusque de la nécessité de tout, de la monotonie grandiose et poétique des passions. Car il y a, sur cet écran, des formes qui agissent, des visages qui reflètent, un jeu enchevêtré et continu de valeurs, de lumières, d’ombres se composant et se décomposant sans arrêt, pour réunir les impulsions et les volontés qu’ils expriment aux sentiments et aux idées du spectateur. Charlot, le premier entre tous les hommes, a su réaliser un drame cinéplastique – et rien que cinéplastique – où l’action n’illustre pas une fiction sentimentale ou une intention moralisante, mais fait un tout monumental, projetant du dedans de l’être, dans sa forme visible même et son milieu matériel et sensible même, sa vision propre de l’objet. C’est là, me semble-t-il, une très grande chose, un très grand événement, analogue à la concentration en eux-mêmes de tous les éléments colorés de l’espace par Titien, de tous les éléments sonores de la durée par Haydn pour en créer leur âme même et la sculpter devant nous. On ne s’en rend évidemment pas compte parce que Charlot est un pitre, et qu’un poète est, par définition, un homme solennel, qui vous introduit dans la connaissance par la porte de l’ennui. Cependant, Charlot m’apparaît aussi comme un poète, et même un grand poète, un créateur de mythes, de symboles et d’idées,

    l’accoucheur d’un monde inconnu. Je ne saurais dire tout ce que Charlot m’a appris, et point du tout en m’ennuyant. Car je l’ignore. Car c’est trop essentiel pour être défini. Car chaque fois qu’il m’apparaît, j’éprouve une sensation d’équilibre et de certitude qui fait foisonner mes idées et délivre mon jugement. C’est ce que j’ai en moi qu’il me révèle. Ce que j’ai en moi de plus vrai. De plus humain, c’est-à-dire. Qu’un homme arrive à parler à un homme, n’est-ce pas exceptionnel ?

    J’ai lu récemment, je ne sais où, que Charlot ne dormait pas, quand il composait son drame. Que, nerveux, irritable, distrait, ou saisi d’enthousiasmes brusques, il orientait, six mois durant, tout son esprit douloureux et tendu à sa réalisation. Cela ne m’a pas surpris. J’ai lu, plus récemment, qu’il renonçait au cinéma. Cela, je ne l’ai pas cru. Celui qui pense, s’il continue de vivre, ne peut renoncer à penser. Et Charlot pense, si l’on me permet cet adverbe effroyable, cinématographiquement. Charlot ne peut se délivrer de sa pensée qu’en lui donnant le corps sensible où le hasard lui en fit situer le symbole. Ne vous y trompez pas. Charlot est un conceptualiste. C’est sa réalité profonde qu’il inflige aux apparences, aux mouvements, à la nature même, à l’âme des hommes et des objets. Il organise l’univers en poème cinéplastique et lance dans le devenir, à la manière d’un dieu, cette organisation capable d’orienter un certain nombre de sensibilités et d’intelligences et par elles, de proche en proche, d’agir sur tous les esprits.

    On le sait. Charlot n’est pas qu’un cinémime . Il ne joue pas que son rôle. Mieux. Il ne « joue pas un rôle ». Il conçoit l’univers d’ensemble, et le traduit par le moyen du Cinéma. Il voit le drame. Il le règle. Il le met en scène. Il le met au point. Il joue séparément les rôles de tous ses comparses, le sien, et réunit le tout dans le drame définitif après en avoir fait le tour, l’avoir vu sous tous ses aspects, en procédant comme un grand peintre, de la masse globale selon laquelle il l’a conçu à la réalisation des saillies, des enfoncements, des contrastes qui en dérivent, choisissant, combinant, caractérisant sans cesse – ou, comme un musicien qui dispose d’un orchestre immense, puisant dans ses trésors polyphoniques pour varier à l’infini l’expression de son chagrin, de sa joie, de sa surprise, de son désenchantement. Une architecture essentielle, qui se cherche et se trouve d’un bout à l’autre de la trame autour de qui s’organise le film, en fait une chose fermée et pour ainsi dire circulaire, dont chaque scène est déterminée par la conception de l’ensemble, comme les coupoles parasites tournant autour de la grande coupole centrale, dans les vieilles églises de l’ordre byzantin, où la musique même des sphères semble ordonner leur ronde et disposer l’harmonie continue de leur groupe en mouvement : Une architecture, je dis bien, qui est dans le cerveau de l’homme, et passe avec tant de rigueur dans son geste, quelque désordonné que paraisse ce geste, qu’il s’équilibre toujours, ainsi qu’une danse rythmique, un ballet, autour de l’idée centrale, à la fois douloureuse et comique, où il puise ses motifs.



    II



    Car je vois fort bien ce qui sépare Charlot d’un comédien ordinaire, interprète d’idées, de sentiments, de formes qu’il n’a pas lui-même combinés, mais point du tout du peintre, du musicien, du géomètre, l’objectif, la bande et l’écran jouant le rôle de la toile, des pinceaux, des couleurs, du compas ou des instruments de l’orchestre. Et je vois par où, tout comme un peintre, un géomètre, un musicien, il entre en conquérant dans l’empire des poètes… Voici le farfadet narquois qui disparaît en dansant dans l’ombre d’un couloir sordide ou sur la lisière d’un bois. Voici Watteau, voici Corot, les grands arbres encadrant la guirlande des farandoles, le crépuscule vert et bleu qui s’enfonce sous les feuilles, le pauvre emporté par le songe, avec ses souliers éculés, ses gambades grotesques et charmantes, parmi les nymphes qui l’entraînent dans les prés ensoleillés. Entouré de divinités éternelles, la sorcière, la sirène, Hercule, ou bien le Minotaure à forcer dans son antre avec sa petite canne et son invincible candeur, voici le lutin associant à sa joie humble, à sa souffrance ridicule, la grande complicité poétique du vent, de la lumière, des murmures sous les branches, du miroitement des rivières, de la plainte des violons. J’ai dit ailleurs qu’il me fait penser à Shakespeare. Je suis bien obligé de le redire, puisque la plupart accueillent mon insistance par des sourires supérieurs et que pourtant cette impression s’accuse toutes les fois que je le vois. D’une complexité sans doute moins grandiose – Charlot a trente ans et Shakespeare s’éloigne, et puis Shakespeare est Shakespeare – il a ce même lyrisme éperdu, mais lucide. A l’état sans cesse naissant et jaillissant de son cœur, il a, comme lui, cette fantaisie sans limites qui unit dans le même geste, spontanément, l’enchantement ingénu que la vie soit si magnifique et la conscience souriante, c’est-à-dire héroïque, de son inutilité. S’il penche du côté du rire, comme Shakespeare du côté de l’enivrement lyrique, c’est, comme lui, pour s’évader de ses expériences fâcheuses. Il rit de lui, même quand il souffre, et même quand il chante. La plus cruelle clairvoyance observe les effusions les plus fraîches du cœur, et les éléments sentimentaux, à l’instant où ils se confient au plus splendide accueil des astres, glissent sur quelque limaçon.

    Pauvre Charlot ! On l’aime, on le plaint, et il rend malade de rire. C’est qu’il porte en lui, comme un fardeau dont il ne se délivre une seconde qu’en exigeant de notre joie qu’elle l’aide à le porter, le génie des grands comiques. Il a, comme eux, cette imagination exquise qui lui permet de découvrir, non seulement dans chaque incident, mais dans chaque fonction de la vie quotidienne, un prétexte à souffrir un peu, ou beaucoup, à rire de soi beaucoup, ou un peu, en tout cas toujours, et à en voir, sous la splendeur et le charme des apparences, la vanité. Nous savions bien, avant lui, qu’au fond de tout drame il y a une farce, au fond de toute farce un drame, mais que ne savons-nous pas ? Un homme arrive, et, parce qu’il le découvre, il nous apprend tout ce que nous savions. Celui-là a les moyens simples qui sont ceux de la grandeur. Court-il quelque péril grave ? Une distraction énorme le prend au milieu de ce péril. A-t-il quelque douleur à vaincre ? Il se paie un plaisir grotesque qui la lui fait oublier. Quelque grand sentiment le traverse-t-il ? L’homme ou la nature intervient pour le ridiculiser. Et si l’amour même le condamne à quelque geste pathétique, le voilà pris de hoquet.

    Immense ironie des passions et des choses ! Elle l’a fait ainsi qu’il ne les voit qu’au travers d’elle. Et l’affreux, voyez-vous, c’est qu’il désire les choses et éprouve les passions. Qui donc devine son remords, sa peine, ses élans exquis de pauvre qui se dépouille sans le dire pour plus pauvre que lui ? Qui, sa bonté évangélique ? Il aime, et nul ne le voit. Il a faim, et nul ne le sait. Il ne s’en fâche pas. Il ne s’en étonne même pas. Car lui-même se surveille et ne peut se prendre au sérieux. Ces contrastes, où chacun de ses gestes emprunte sa puissance comique, il n’a pas besoin, pour les voir, d’observer le monde. Ils sont en lui. Ils sont lui-même. Ils sont l’exposé perspicace du spectacle cruel que sa propre pensée lui offre. Pour qu’ils s’élèvent au plus haut style, il lui suffit de les porter du domaine moral qui fait la trame de ses jours et sans cesse oppose à ses plus nobles illusions la réalité sordide, dans le domaine infiniment plus vaste de la vie sociale et psychologique entière où, sous chaque visage, chaque geste, chaque objet, un dieu guette narquoisement pour enfoncer un dard empoisonné dans le cœur de l’innocence ou abattre d’un sourire le triomphe de la sottise et de la brutalité… Il boxe, mais, comme un policeman survient, il danse. Ivre, et traîné par les pieds, il cueille une fleur au passage. Homme de peine il s’affaire, s’éreinte, sue, et c’est pour attraper des mouches. Installé pour dormir dans un terrain vague, il bouche le trou d’une planche afin d’éviter les courants d’air. Dans la tranchée inondée, il s’enroule à l’heure du sommeil dans sa couverture, bâille, s’étire, et disparaît paisiblement sous l’eau. Mourant de faim, et attablé devant un plat de haricots, il les mâche et les avale un à un. Partant pour le bonheur, les yeux dans les yeux de l’aimée, il disparaît dans un puits. Pour se reposer de la danse il s’assied, mais sur un cactus. Je n’en finirais pas. Car sa misère – il est misérable, Charlot, bohème, errant, songe-creux, gobe-lune et si paresseux qu’il est forcé de déployer, pour vivre, un effort incessant d’imagination et d’ingéniosité, et si candide que, pour qu’il aperçoive un poing qui le menace, il faut qu’il le reçoive sur le nez, – sa misère est le canevas sur lequel il tisse en tous sens les fils d’or de sa prodigieuse et ondoyante fantaisie. Il serre soigneusement ses guenilles dans le coffre-fort d’une banque. Il tire sur des manchettes absentes et se mire avec complaisance dans le vernis hypothétique du cuir crevé et gondolé de ses ribouis. Il brosse sa canne avec soin. Et l’élégance qu’il en tire, comme aussi de son vieux melon un peu incliné sur les yeux, et de ses mines, de ses saluts, de ses manières, de ses sourires d’initié mondain, emprunte à son contraste permanent avec sa mise – chemise absente, hardes tenues par des épingles, extraordinaire silhouette de dandysme loqueteux – l’énorme allure comique où le génie anglo-saxon révèle, de Shakespeare au dernier des pitres, sa formidable originalité. Faite de quoi, je n’en sais trop rien. D’une chose joyeuse et sombre. L’imperturbable sérieux dans la farce, sans doute. La présence constante, dans chaque mot et chaque geste, de notre volonté organisante et des catastrophes du hasard. La distraction du rêveur devant le drame qui se joue, peut-être, et, quand il est pris par le drame, la surprise qu’il y ait le drame et le retour attendri sur lui-même parce qu’il n’y peut échapper. En tout cas, l’un des sommets abrupts atteints par le génie de l’homme, où celui-là se maintient par la constance du style qu’il imprime à son art entier. Style grandiose, que la monotonie de ses moyens essentiels apparente au théâtre antique, en donnant à la personnalité puissante de l’artiste une allure fatale, irrésistible comme les jours et les saisons, et la mort, et le destin, et pour tout dire impersonnelle : j’ai parlé de sa canne et de son melon, de ses souliers, de ses guenilles, immuables comme le cothurne et le masque du drame grec. Mais que dire de sa démarche, qui prend un rythme musical, de ses pieds en dehors, de ses sautillements de jubilation et d’allégresse, de ses oscillations éperdues sur un talon, de ses virages à angle droit, de ses pas de fantaisie dans le danger ou la lutte, de cette silhouette de pantin mécanique et falot où toute humanité tressaille  ?



    III



    En somme, l’homme qui s’exprime ne nous parle vraiment que s’il nous conte son aventure à travers la vie, et s’il sait nous la conter. Son aventure spirituelle, s’entend. Rien hors de là. Que nous importe ce qui peut nous arriver ? Charlot objective puissamment son inaptitude à la vivre, qui est la nôtre, ce que sait bien le philosophe et de quoi se console l’artiste en lui donnant l’apparence de ses illusions et en jouant, avec ces illusions déchues, une farce héroïque qu’il regarde dans son miroir. Toujours battu, toujours vaincu, Charlot se venge, mais ça n’est jamais méchant. Il se venge en faisant des blagues, ou, ce qui est encore plus drôle, des bévues qui obligent les autres à porter une part de ses humiliations. Et la plus lourde. Quand il dénoue, du dessous de la palissade, les cordons des souliers du policeman qui le guette, je sais bien qu’il le fait exprès. Mais c’est moins sûr, s’il marche sur le pied du goutteux qui persécute son amie. Son innocence et sa malice marchent du même pas. D’ailleurs, n’est-il pas vrai, c’est par malice qu’il nous donne le spectacle de son innocence. Quand il arrive en retard chez son maître et offre son pauvre derrière au coup de pied qui ne vient pas, quand, de son lit, il secoue sa cuvette et traîne à terre ses souliers pour lui faire croire qu’il se lève, une joie divine m’emplit. Il se venge mieux que naguère, il nous venge tous, ceux qui furent, ceux qui viendront. Par son fatalisme et sa résignation, il est vainqueur de la fatalité et des despotes. Que pèse la mort ? Que pèse le mal ? Il fait rire avec sa souffrance. Les dieux fuient de toutes parts.

    Les dieux fuient, parce qu’il juge du dehors la passion qui le dévaste, et, s’il accepte leur domination, leur refuse son respect. Ainsi s’empare-t-il du droit de juger aussi la nôtre et de nous autoriser à envisager sans honte notre propre infirmité, notre propre misère, notre propre désespoir. Il ne rit pas de tel ou tel, il rit de lui, et par conséquent de nous tous. Un homme qui peut rire de lui délivre tous les hommes du fardeau de leur vanité. Et, comme il a vaincu les dieux, il devient dieu pour les hommes. Songez donc, il fait rire avec sa faim même, avec la faim. Son repas à l’étal du marchand de beignets, ses ruses pour dissimuler ses larcins, jouer la distraction, l’indifférence, son air absent et détaché alors que ses boyaux crient, qu’il est défaillant, livide et qu’approche le policeman, puisent leur violence comique dans celle de toutes nos souffrances qui doit prêter le moins à rire, la crédulité du rêveur n’ayant rien à voir avec elle, ni l’amour-propre du sot. De quoi donc rions-nous, même quand nous avons eu faim, ou mieux encore nos enfants – infamie à nous crever les yeux pour ne plus voir, à nous enfoncer le poing dans la gorge pour y arrêter le spasme, à nous casser les dents avec leur choc convulsif ? Je pense que c’est, là encore, et là surtout, le contraste étant plus terrible, une victoire de l’esprit sur notre propre tourment. Car il n’y a rien d’autre, au fond, qui affirme l’homme pour nous, qu’il soit un clown ou un poète.

    Ce pessimisme constamment vainqueur de lui-même, fait de ce petit pitre un esprit de grande lignée. L’homme qui oppose sans cesse la réalité à l’illusion et accepte de jouer avec leur contraste s’apparente, je l’ai dit, à Shakespeare, et pourrait se réclamer de Montaigne. Inutile de dire qu’il a pu les lire – j’ai vu, je ne sais où, que Shakespeare ne le quittait pas, – mais qu’il n’en avait pas besoin. On a, sans l’avoir connu, les traits du plus lointain aïeul. En tout cas c’est l’esprit moderne tel que Shakespeare, suivant Montaigne, l’a orienté et tout illumine d’aurore : l’homme dansant, ivre d’intelligence, sur les cimes du désespoir. Il y a bien une différence. Le langage, chez Charlot, n’est plus de convention, le mot est supprimé, et le symbole, et le son même. C’est avec ses pieds qu’il danse. Encore sont-ils chaussés d’invraisemblables croquenots.

    Chacun de ces pieds, si douloureux et si burlesques, représente pour nous l’un des deux pôles de l’esprit. L’un se nomme la connaissance, et l’autre le désir. Et c’est en bondissant de l’un sur l’autre qu’il cherche ce centre de gravité de l’âme que nous ne trouvons jamais que pour le perdre aussitôt. Cette recherche est tout son art, comme elle est l’art de tous les hauts penseurs, de tous les hauts artistes et, en dernière analyse, de tous ceux qui, même sans s’exprimer, veulent vivre en profondeur. Si la danse est si près de Dieu, j’imagine, c’est qu’elle symbolise pour nous dans le geste le plus direct et l’instinct le plus invincible le vertige de la pensée qui ne peut réaliser son équilibre qu’à la condition redoutable de tournoyer sans relâche autour du point instable qu’il habite, et de poursuivre le repos dans le drame du mouvement.


    Élie Faure, Charlot.


     
  6. Voyage autour de mon jardin

    Quel est ce pays? Si c’était vous, mon bon ami, qui m’écrivissiez ces lignes, vous appelleriez ces tristes climats la Norwège avec ses neiges et ses glaces. Pour moi, ce pays c’est mon jardin l’hiver, c’est mon jardin dans six mois ; je n’ai qu’à attendre.

    Je n’ai pas besoin non plus d’aller chercher à travers mille dangers, et, qui pis est, mille ennuis, les riches pays où l’on adore le soleil ; j’attendrai quelques jours , et le soleil me fera chercher l’ombre et la fraîcheur. Il y aura des instants où les fleurs se pencheront languissamment, où on n’entendra dans les herbes séchées que les cris monotones de la sauterelle , où l’on ne verra dehors que les lézards.

    Alors les nuits seront fraîches, douces et embaumées ; les arbres en fleurs et pleins de rossignols exhaleront des parfums et des mélodies célestes. Dans les gazons brilleront les lucioles, les vers luisants comme des violettes de feu.

    Vous m’écrirez tout cela de quelque contrée de l’Amérique ; moi, je vous l’écrirai après-demain de mon jardin. Les saisons qui se renouvellent sont les climats qui voyagent et qui me viennent trouver. Vos longs voyages ne sont que des visites fatigantes que vous allez rendre aux saisons, qui d’elles-mêmes seraient venues à vous.

    Mais il est un autre pays, une ravissante contrée qu’on chercherait en vain sur les flots de la mer ou à travers les montagnes. En cette contrée, les fleurs n’exhalent pas seulement de suaves parfums, mais aussi d’enivrantes pensées d’amour. Chaque arbre, chaque plante y conte, dans un langage plus noble que la poésie et plus doux que la musique, des choses dont aucune langue humaine ne saurait même donner une idée. Le sable des chemins est d’or et de pierreries ; l’air et rempli de chants auprès desquels ceux des rossignols et des fauvettes que j’entends aujourd’hui me semblent des coassements de grenouilles dans leurs marais fangeux. L’homme y est bon, grand, noble et généreux.

    Toutes les choses y sont au rebours de celles que nous voyons chaque jour ; tous les trésors de la terre , toutes les dignités réunies seraient un objet de risée si on venait les offrir en échange d’une fleur fanée ou d’un vieux gant oublié sous une tonnelle de chèvrefeuille.

    Mais qu’est-ce que je vous parle de chèvrefeuille ! Pourquoi suis- je forcé de donner les noms de fleurs que vous connaissez aux fleurs de ces charmantes régions? Dans ce pays, on ne croit ni à la perfidie, ni à l’in constance, ni à la vieillesse, ni à la mort, ni à l’oubli qui est la mort du cœur. L’homme n’y a besoin ni de sommeil, ni de nourriture ; d’ailleurs, un vieux banc de bois est là mille fois plus doux que l’édredon ailleurs ; le sommeil y est plus calme et plus rempli de rêves charmants.

    L’âpre prunelle des haies, le fruit fade des ronces y ont une saveur si délicieuse, qu’il serait ridicule de les comparer aux ananas des autres régions. La vie y est plus douce que les rêves n’osent l’être dans les autres pays. Allez donc chercher ces poétiques contrées.

    Hélas ! en réalité, c’était un mauvais petit jardin dans un affreux quartier, quand j’avais dix-huit ans, quand j’étais amoureux, et quand celle que j’aimais y venait, un instant, au coucher du soleil.

    Et d’ailleurs, ne faisons-nous pas dans la vie un voyage terrible et sans relâche? N’est-ce donc rien que d’arriver successivement à tous les âges, d’y prendre et d’y laisser quelque chose ? Tout ce qui nous entoure ne change-t-il pas chaque année? Chaque âge n’est-il pas un pays ? Vous avez été enfant, vous êtes jeune homme, vous deviendrez vieillard. Croyez vous trouver entre deux peuples , quelque éloignés qu’ils soient l’un de l’autre, autant de différences qu’entre vous enfant et vous vieillard?

    Vous êtes dans l’enfance ; l’homme y a les cheveux blonds, le regard assuré et limpide , le cœur allègre et joyeux ; il aime tout, et tout semble l’aimer; tout lui donne quelque chose, et tout lui promet bien plus encore.

    Il n’y a rien qui ne lui paye un tribut de Joie , rien qui , pour lui, ne soit un jouet. Les papillons dans l’air, les bluets dans les blés, le sable des rivages, la luzerne des champs , les allées vertes des boit, tout lui donne dés plaisirs, tout lui promet tout bas des bonheurs mystérieux,

    Vous arrivez à la jeunesse le corps est souple et fort, le cœur noble et désintéressé. Là, vous brisez violemment vos jouets de l’enfance ; vous souriez avec amertume de l’importance que vous y avez attachée, parce que vous trouvez alors de nouveaux jouets que vous traitez avec le même sérieux ; c’est le tour de l’amitié, de l’amour, de l’héroïsme , du dévouement, vous avez tout cela en vous , vous le cherchez chez les autres. Mais ce sont des fleurs qui se fanent, et elles ne fleurissent pas en même temps dans tous les cœurs. Chez celui-ci, elles ne sont qu’en bouton ; chez celui-là, elles sont depuis longtemps passées. Vous réclamez hautement l’accomplissement de vos désirs, comme vous réclameriez de saintes promesses. Il n’y a pas une fleur, pas un arbre qui ne vous semble vous avoir trahis.

    Mais vous voici arrivé à la vieillesse. On y a les cheveux gris ou blancs, ou une perruque ; les belles fleurs dont nous parlions y portent leurs fruits inattendus : l’incrédulité, l’égoïsme, la défiance, l’avarice , l’ironie, la gourmandise. Vous riez des jouets de la jeunesse, parce que vous en trouvez là encore d’autres que vous prenez encore au sérieux : les places, les croix, les cordons de diverses couleurs, les honneurs, les dignités.

    Car il ne sert de rien à l’homme qu’il vieillisse,
    À chaque âge, il arrive ignorant et novice,
    Sur nos derniers hivers et sur notre âge éteint,
    La sagesse versant une lumière pâle,
    Brille comme la lune aux doux rayons d’opale,
    Aux heures de la nuit où l’on ne fait plus rien


    Les jours et les années sont des traits que la mort nous lance. Elle vous a réservé ses plus pénétrants pour la vieillesse ; les premiers ont tué successivement vos croyances, vos passions vos vertus, vos bonheurs. Maintenant, elle tire à mitraille ; elle a abattu vos cheveux et vos dents , elle a blessé et affaibli vos muscles, elle a touché votre mémoire, elle vise au cœur, elle vise à la vie.

    Alors tout vous est ennemi — dans la jeunesse, les belles nuits d’été vous apportaient des parfums, des souvenirs, de ravissantes rêveries ; elles n’ont plus pour vous que des rhumes et des pleurésies.

    Vous haïssez les gens qui sont plus jeunes que vous, parce qu’ils doivent hériter de votre argent : ils héritent déjà de votre jeunesse, de vos croyances, de vos rêves, de tout ce qui est déjà mort en vous.

    Dites-le-moi, sommes-nous aujourd’hui ce que nous étions hier, ce que nous serons demain? N’avons-nous pas à faire sur nous-mêmes, chaque jour, de singulières observations? Ne nous offrons-nous pas à nous-mêmes un spectacle curieux

    Allons, je commencerai mon voyage demain, et je me mettrai en route ; car je finirais par trouver que c’est encore trop se donner de mouvement que de faire le tour du jardin.


    Alphonse Karr, Voyage autour de mon jardin.
     
  7. Les Soirées de Saint-Pétersbourg

    Premier entretien.

    Au mois de juillet 1809, à la fin d’une journée des plus chaudes, je remontais la Néva dans une chaloupe, avec le conseiller privé de T***, membre du sénat de Saint-Pétersbourg, et le chevalier de B***, jeune Français que les orages de la révolution de son pays et une foule d’événements bizarres avaient poussé dans cette capitale. L’estime réciproque, la conformité de goûts, et quelques relations précieuses de services et d’hospitalité, avaient formé entre nous une liaison intime. L’un et l’autre m’accompagnaient ce jour-là jusqu’à la maison de campagne où je passais l’été. Quoique située dans l’enceinte de la ville, elle est cependant assez éloignée du centre pour qu’il soit permis de l’appeler campagne et même solitude; car il s’en faut de beaucoup que toute cette enceinte soit occupée par les bâtiments; et quoique les vides qui se trouvent dans la partie habitée se remplissent à vue d’oeil, il n’est pas possible de prévoir si les habitations doivent un jour s’avancer jusqu’aux limites tracées par le doigt hardi de Pierre Ier. Il était à peu près neuf heures du soir; le soleil se couchait par un temps superbe; le faible vent qui nous poussait expira dans la barque que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillon qui annonce du haut du palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent la rame; nous leurs ordonnâmes de nous conduire lentement.

    Rien n’est plus rare, mais rien n’est plus enchanteur qu’une belle nuit d’été à Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l’hiver et la rareté de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme particulier; soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.

    Le soleil qui, dans les zones tempérées, se précipite à l’occident, et ne laisse après lui qu’un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à regret. Son disque environné de vapeurs rougeâtres roule comme un char enflammé sur les sombres forêts qui couronnent l’horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage du palais, donnent au spectateur l’idée d’un vaste incendie.

    Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Néva coule à pleins bords au sein d’une cité magnifique: ses eaux limpides touchent le gazon des îles qu’elle embrasse, et dans toute l’étendue de la ville elle est contenue par deux quais de granit, alignés à perte de vue, espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la capitale, et dont il n’est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni l’imitation.

    Mille chaloupes se croisent et sillonnent l’eau en tous sens: on voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l’ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et toutes les productions de l’univers. Les brillants oiseaux d’Amérique voguent sur la Néva avec des bosquets d’orangers: ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l’ananas, le citron, et tous les fruits de leur terre natale. Bientot le Russe opulent s’empare des richesses qu’on lui présente, et jette l’or, sans compter, à l’avide marchand.

    Nous rencontrions de temps en temps d’élégantes chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs maîtres jouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calme de la nuit.

    Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d’or, couvrait le jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n’appartient qu’à la Russie, et c’est peut-être la seule chose particulière à un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d’homme vivants ont connu l’inventeur, dont le nom réveille constamment dans sa patrie l’idée de l’antique hospitalité, du luxe élégant et des nobles plaisirs. Singulière mélodie! emblème éclatant fait pour occuper l’esprit bien plus que l’oreille. Qu’importe à l’oeuvre que les instruments sachent ce qu’ils font? vingt ou trente automates agissant ensemble produisent une pensée étrangère à chacun d’eux; le mécanisme aveugle est dans l’individu: le calcul ingénieux, l’imposante harmonie sont dans le tout.

    La statue équestre de Pierre Ier s’élève sur le bord de la Néva, à l’une des extrémités de l’immense place d’Isaac. Son visage sévère regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, créée par le génie fondateur. Tout ce que l’oreille entend, tout ce que l’oeil contemple sur ce superbe théâtre n’existe que par une pensée de la tête puissante qui fit sortir d’un marais tant de monuments pompeux. Sur ces rives désolées, d’où la nature semblait avoir exilé la vie, Pierre assit sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est encore étendu sur leur postérité qui se presse autour de l’auguste effigie: on regarde, et l’on ne sait si cette main de bronze protège ou menace.

    À mesure que notre chaloupe s’éloignait, le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s’éloignaient insensiblement. Le soleil était descendu sous l’horizon; des nuages brillants répandaient une clarté douce, un demi-jour doré qu’on ne saurait peindre, et que je n’ai vu jamais ailleurs. La lumière et les ténèbres semblaient se mêler et comme s’entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes.

    Si le ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces moments si rares dans la vie où le coeur est inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire et inattendu; si une femme, des enfants, des frères séparés de moi depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient tout à coup tomber dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce fût dans une de ces belles nuits, sur les rives de la Néva, en présence de ces Russes hospitaliers.

    Sans nous communiquer nos sensations, nous jouissions avec délices de la beauté du spectacle qui nous entourait, lorsque le chevalier de B***, rompant brusquement le silence, s’écria: « Je voudrais bien voir ici, sur cette même barque où nous sommes, un de ces hommes pervers, nés pour le malheur de la société; un de ces monstres qui fatiguent la terre… »

    « Et qu’en feriez-vous, s’il vous plaît (ce fut la question de ses deux amis parlant à la fois)? » - « Je lui demanderais, reprit le chevalier, si cette nuit lui paraît aussi belle qu’à nous. »

    L’exclamation du chevalier nous avait tirés de notre rêverie: bientôt son idée originale engagea entre nous la conversation suivante, dont nous étions fort éloignés de prévoir les suites intéressantes.



    LE COMTE. Mon cher chevalier, les coeurs pervers n’ont jamais de belles nuits ni de beaux jours. Ils peuvent s’amuser, ou plutôt s’étourdir; jamais ils n’ont de jouissances réelles. Je ne les crois point susceptibles d’éprouver les mêmes sensations que nous. Au demeurant, Dieu veuille les écarter de notre barque.

    LE CHEVALIER. Vous croyez donc que les méchants ne sont pas heureux? Je voudrais le croire aussi; cependant j’entends dire chaque jour que tout leur réussit. S’il en était ainsi réellement, je serais un peu fâché que la Providence eût réservé entièrement pour un autre monde la punition des méchants et la récompense des justes: il me semble qu’un petit à-compte de part et d’autre dès cette vie même n’aurait rien gâté. C’est ce qui me ferait désirer au moins que les méchants, comme vous le croyez, ne fussent pas susceptibles de certaines sensations qui nous ravissent. Je vous avoue que je ne vois pas trop clair dans cette question. Vous devriez bien me dire ce que vous en pensez, vous, messieurs, qui êtes si forts dans ce genre de philosophie.

    Pour moi qui, dans les camps nourri dès mon enfance Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance, je vous avoue que je ne me suis pas trop informé de quelle manière il plaît à Dieu d’exercer sa justice, quoique, à vous dire vrai, il me semble, en réfléchissant sur ce qui se passe dans le monde, que s’il punit dès cette vie, au moins il ne se presse pas.

    LE COMTE. Pour peu que vous en ayez d’envie, nous pourrions fort bien consacrer la soirée à l’examen de cette question, qui n’est pas difficile en elle-même, mais qui a été embrouillée par les sophismes de l’orgueil et de sa fille aînée l’irréligion. J’ai grand regret à ces symposiaques, dont l’antiquité nous a laissé quelques monuments précieux. Les dames sont aimables sans doute; il faut vivre avec elles, pour ne pas devenir sauvages. Les sociétés nombreuses ont leur prix; il faut même savoir s’y prêter de bonne grâce; mais quand on a satisfait à tous les devoirs imposés par l’usage, je trouve fort bon que les hommes s’assemblent quelquefois pour raisonner, même à table. Je ne sais pourquoi nous n’imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous que l’examen d’une question intéressante n’occupât pas le temps d’un repas d’une manière plus utile et plus agréable même que les discours légers ou répréhensibles qui animent les nôtres? C’était, à ce qu’il me semble, une assez belle idée que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve à la même table, pour défendre à l’un d’être libertin et à l’autre d’être pédante. Nous n’avons plus de Bacchus, et d’ailleurs notre petite symposie le rejette expressément; mais nous avons une Minerve bien meilleure que celle des anciens; invitons-la à prendre le thé avec nous: elle est affable et n’aime pas le bruit; j’espère qu’elle viendra.

    Vous voyez déjà cette petite terrasse supportée par quatre colonnes chinoises au-dessus de l’entrée de ma maison: mon cabinet de livres ouvre immédiatement sur cette espèce de belvédère, que vous nommerez si vous voulez un grand balcon; c’est là qu’assis dans un fauteuil antique, j’attends paisiblement le moment du sommeil. Frappé deux fois de la foudre, comme vous savez, je n’ai plus de droit à ce qu’on appelle vulgairement bonheur: je vous avoue même qu’avant de m’être raffermi par de salutaires réflexions, il m’est arrivé trop souvent de me demander à moi-même: Que me reste-t-il? Mais la conscience, à force de me répondre MOI, m’a fait rougir de ma faiblesse, et depuis longtemps je ne suis pas même tenté de me plaindre. C’est là surtout, c’est dans mon observatoire que je trouve des moments délicieux. Tantôt je m’y livre à de sublimes méditations: l’état où elles me conduisent par degrés tient du ravissement. Tantôt j’évoque, innocent magicien, des ombres vénérables qui furent jadis pour moi des divinités terrestres, et que j’invoque aujourd’hui comme des génies tutélaires. Souvent il me semble qu’elles me font signe; mais lorsque je m’élance vers elles, de charmants souvenirs me rappellent ce que je possède encore, et la vie me paraît aussi belle que si j’étais encore dans l’âge de l’espérance.

    Lorsque mon coeur oppressé me demande du repos, la lecture vient à mon secours. Tous mes livres sont là sous ma main: il m’en faut peu, car je suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inutilité d’une foule d’ouvrage qui jouissent encore d’une grande réputation…

    Les trois amis ayant débarqué et pris place autour de la table à thé, la conversation reprit son cours.

    LE SÉNATEUR. Je suis charmé qu’une saillie de M. le chevalier nous ait fait naître l’idée d’une symposie philosophique. Le sujet que nous traiterons ne saurait être plus intéressant: le bonheur des méchants, le malheur des justes! C’est le grand scandale de la raison humaine. Pourrions-nous mieux employer une soirée qu’en la consacrant à l’examen de ce mystère de la métaphysique divine? Nous serons conduits à sonder, autant du moins qu’il est permis à la faiblesse humaine, l’ensemble des voies de la Providence dans le gouvernement du monde moral. Mais je vous en avertis, M. le Comte, il pourrait bien vous arriver, comme à la sultane Schéerazade, de n’en être pas quitte pour une soirée: je ne dis pas que nous allions jusqu’à mille et une; il y aurait de l’indiscrétion; mais nous y reviendrons au moins plus souvent que vous ne l’imaginez.

    LE COMTE. Je prends ce que vous dites pour une politesse et non pour une menace. Au reste, messieurs, je puis vous renvoyer ou l’une ou l’autre, comme vous me l’adressez. Je ne demande ni accepte même de partie principale dans mes entretiens; nous mettrons, si vous le voulez bien, nos pensées en commun: je ne commence même que sous cette condition.

    Il y a longtemps, messieurs, qu’on se plaint de la Providence dans la distribution des biens et des maux; mais je vous avoue que jamais ces difficultés n’ont pu faire la moindre impression sur mon esprit. Je vois avec une certitude d’intuition, et j’en remercie humblement cette Providence, que sur ce point l’homme SE TROMPE dans toute la force du terme et dans le sens naturel de l’expression.

    Je voudrais pouvoir dire comme Montaigne: L’homme se pipe, car c’est le véritable mot. Ou, sans doute l’homme se pipe; il est dupe de lui-même; il prend les sophismes de son coeur naturellement rebelle (hélas! rien n’est plus certain) pour les doutes réels nés dans son entendement. Si quelquefois la superstition croit de croire, comme on le lui a reproché, plus souvent encore, soyez-en sûrs, l’orgueil croit ne pas croire. C’est toujours l’homme qui se pipe; mais, dans le second cas, c’est bien pire.

    Enfin, messieurs, il n’y a pas de sujet sur lequel je me sente plus fort que celui du gouvernement temporel de la Providence: c’est donc avec une parfaite conviction, c’est avec une satisfaction délicieuse que j’exposerai à deux hommes que j’aime tendrement quelques pensées utiles que j’ai recueillies sur la route, déjà longue, d’une vie consacrée tout entière à des études sérieuses.



    LE CHEVALIER. Je vous entendrai avec le plus grand plaisir, et je ne doute pas que notre ami commun ne vous accorde la même attention; mais permettez-moi, je vous en prie, de commencer par vous chicaner avant que vous ayez commencé, et ne m’accuser point de répondre à votre silence; car c’est tout comme si vous aviez déjà parlé, et je sais très bien ce que vous allez me dire. Vous êtes, sans le moindre doute, sur le point de commencer par où les prédicateurs finissent, par la vie éternelle. « Les méchants sont heureux dans ce monde; mais ils seront tourmentés dans l’autre: les justes, au contraire, souffrent dans celui-ci; mais ils seront heureux dans l’autre. » Voilà ce qu’on trouve partout. Et pourquoi vous cacherais-je que cette réponse tranchante ne me satisfait pas pleinement? Vous ne me soupçonnerez pas, j’espère, de vouloir détruire ou affaiblir cette grande preuve; mais il me semble qu’on ne lui nuirait point du tout en l’associant à d’autres.

    LE SÉNATEUR. Si M. le chevalier est indiscret ou trop précipité, j’avoue que j’ai tort comme lui et autant que lui; car j’étais sur le point de vous quereller aussi avant que vous eussiez entamé la question: ou, si vous voulez que je vous parle plus sérieusement, je voulais vous prier de sortir des routes battues. J’ai lu plusieurs de vos écrivains ascétiques du premier ordre, que je vénère infiniment; mais, tout en leur rendant la justice qu’ils méritent, je ne vois pas sans peine que, sur cette grande question des voies de la justice divine dans ce monde, ils semblent presque tous passer condamnation sur le fait, et convenir qu’il n’y a pas moyen de justifier la Providence divine dans cette vie. Si cette proposition n’est pas fausse, elle me paraît au moins extrêmement dangereuse; car il y a beaucoup de danger à laisser croire aux hommes que la vertu ne sera récompensée et le vice puni que dans l’autre vie. Les incrédules, pour qui ce monde est tout, ne demandent pas mieux, et la foule même doit être rangée sur la même ligne: l’homme est si distrait, si dépendant des objets qui le frappent, si dominé par ses passions, que nous voyons tous les jours le croyant le plus soumis braver les tourments de la vie future pour le plus misérable plaisir. Que sera-ce de celui qui ne croit pas ou qui croit faiblement? Appuyons donc tant qu’il vous plaira sur la vie future qui répond à toutes les objections; mais s’il existe dans ce monde un véritable gouvernement moral, et si, dès cette vie même, le crime doit trembler, pourquoi le décharger de cette crainte?

    LE COMTE. Pascal observe quelque part que la dernière chose qu’on découvre en composant un livre, est de savoir quelle chose on doit placer la première: je ne fais point un livre, mes bons amis, mais je commence un discours qui peut-être sera long, et j’aurais pu balancer sur le début: heureusement vous me dispensez du travail de la délibération; c’est vous-mêmes qui m’apprenez par où je dois commencer.

    L’expression familière qu’on ne peut adresser qu’à un enfant ou à un inférieur, vous ne savez ce que vous dites, est néanmoins le compliment qu’un homme sensé aurait droit de faire à la foule qui se mêle de disserter sur les questions épineuses de la philosophie. Avez-vous jamais entendu, messieurs, un militaire se plaindre qu’à la guerre les coups ne tombent que sur les honnêtes gens, et qu’il suffit d’être un scélérat pour être invulnérable? Je suis sûr que non, parce que en effet chacun sait que les balles ne choisissent personne. J’aurais bien droit d’établir au moins une parité parfaite entre les maux de la guerre par rapport aux militaires, et les maux de la vie en général par rapport à tous les hommes; et cette parité, supposée exacte, suffirait seule pour faire disparaître une difficulté fondée sur une fausseté manifeste; car il est non seulement faux, mais évidemment FAUX que le crime soit en général heureux, et la vertu malheureuse en ce monde: il est, au contraire, de la plus grande évidence que les biens et les maux sont une espèce de loterie où chacun sans distinction peut tirer un billet blanc ou noir. Il faudrait donc changer la question, et demander pourquoi, dans l’ordre temporel, le juste n’est pas exempt des maux qui peuvent affliger le coupable; et pourquoi le méchant n’est pas privé des biens dont le juste peut jouir? Mais cette question est tout à fait différente de l’autre, et je suis même fort étonné si le simple énoncé ne vous en démontre pas l’absurdité; car c’est une de mes idées favorites que l’homme droit est assez communément averti, par un sentiment intérieur, de la fausseté ou de la vérité de certaines propositions avant tout examen, souvent même sans avoir fait les études nécessaires pour être en état de les examiner avec une parfaite connaissance de cause.

    LE SÉNATEUR. Je suis si fort de votre avis et si amoureux de cette doctrine, que je l’ai peut-être exagérée en la portant dans les sciences naturelles; cependant je puis, au moins jusqu’à un certain point, invoquer l’expérience à cet égard. Plus d’une fois il m’est arrivé, en matière de physique ou d’histoire naturelle, d’être choqué, sans trop savoir dire pourquoi, par de certaines opinions accréditées, que j’ai eu le plaisir ensuite (car c’en est un) de voir attaquées, et même tournées en ridicule par des hommes profondément versés dans ces même sciences, dont je me pique peu, comme vous savez. Croyez-vous qu’il faille être l’égal de Descartes pour avoir le droit de se moquer de ses tourbillons? Si l’on vient me raconter que cette planète que nous habitons n’est qu’une éclaboussure du soleil, enlevée, il y a quelques millions d’années, par une comète extravagante courant dans l’espace; ou que les animaux se font comme des maisons, en mettant ceci à côté de cela; ou que toutes les couches de notre globe ne sont que le résultat fortuit d’une précipitation chimique, et cent autres belles choses de ce genre qu’on a débitées dans notre siècle, faut-il donc avoir beaucoup lu, beaucoup réfléchi, faut-il être de quatre ou cinq académies pour sentir l’extravagance de ces théories? Je vais plus loin; je crois que dans les questions mêmes qui tiennent aux sciences exactes, ou qui paraissent reposer entièrement sur l’expérience, cette règle de la conscience intellectuelle n’est pas à beaucoup près nulle pour ceux qui ne sont point initiés à ces sortes de connaissances; ce qui me conduit à douter, je vous l’avoue en baissant la voix, de plusieurs choses qui passent généralement pour certaines. L’explication des marées par l’attraction luni-solaire, la décomposition et la recomposition de l’eau, d’autres théories encore que je pourrais vous citer et qui passent aujourd’hui pour des dogmes, refusent absolument d’entrer dans mon esprit, et je me sens invinciblement porté à croire qu’un savant de bonne foi viendra quelque jour nous apprendre que nous étions dans l’erreur sur ces grands objets, ou qu’on ne s’entendait pas. Vous me direz peut-être (l’amitié en a le droit): C’est pure ignorance de votre part. Je me le suis dit mille fois à moi-même. Mais dites-moi à votre tour pourquoi je ne serais pas également indocile à d’autres vérités? Je les crois sur la parole des maîtres, et jamais il ne s’élève dans mon esprit une seule idée contre la foi.

    D’où vient alors ce sentiment intérieur qui se révolte contre certaines théories? On les appuie sur des arguments que je ne saurais pas renverser, et cependant cette conscience dont nous parlons n’en dit pas moins: Quodcunque ostendis mihi sic, incredulus odi.

    LE COMTE. Vous parlez latin, monsieur le sénateur, quoique nous ne vivions point ici dans un pays latin. C’est très bien fait à vous de faire des excursions sur des terres étrangères; mais vous auriez dû ajouter dans les règles de la politesse, avec la permission de monsieur le chevalier.

    LE CHEVALIER. Vous me plaisantez, monsieur le comte: sachez, s’il vous plaît, que je ne suis point du tout aussi brouillé que vous pourriez le croire avec la langue de l’ancienne Rome. Il est vrai que j’ai passé la fin de mon bel âge dans les camps, où l’on cite peu Cicéron; mais je l’ai commencé dans un pays où l’éducation elle-même commence presque toujours par le latin. J’ai fort bien compris le passage que je viens d’entendre, sans savoir cependant à qui il appartient. Au reste, je n’ai pas la prétention d’être sur ce point, ni sur tant d’autres, l’égal de monsieur le sénateur dont j’honore infiniment les grandes et solides connaissances. Il a bien le droit de me dire, même avec une certaine emphase:

    … … … … . . Va dire à ta patrie Qu’il est quelque savoir au bord de la Scythie. Mais permettez, je vous prie, messieurs, au plus jeune de vous de vous ramener dans le chemin dont nous nous sommes étrangement écartés. Je ne sais comment nous sommes tombés de la Providence au latin.

    LE COMTE. Quelque sujet qu’on traite, mon aimable ami, on parle toujours d’elle. D’ailleurs une conversation n’est point un livre; peut-être même vaut-elle mieux qu’un livre, précisément parce qu’elle permet de divaguer un peu. Mais pour rentrer dans notre sujet par où nous en sommes sortis, je n’examinerai pas dans ce moment jusqu’à quel point on peut se fier à ce sentiment intérieur que M. le sénateur appelle, avec une grande justesse, conscience intellectuelle.

    Je me permettrai encore moins de discuter les exemples particuliers auxquels il l’a appliquée; ces détails nous conduiraient trop loin de notre sujet. Je dirai seulement que la droiture du coeur et la pureté habituelle d’intention peuvent avoir des influences secrètes et des résultats qui s’étendent bien plus loin qu’on ne l’imagine communément. Je suis donc très disposé à croire que chez des hommes tels que ceux qui m’entendent, l’instinct secret dont nous parlions tout à l’heure devinera juste assez souvent, même dans les sciences naturelles; mais je suis porté à le croire à peu près infaillible lorsqu’il s’agit de philosophie rationnelle, de morale, de métaphysique et de théologie naturelle. Il est infiniment digne de la suprême sagesse, qui a tout créé et tout réglé, d’avoir dispensé l’homme de la science dans tout ce qui l’intéresse véritablement. J’ai donc eu raison d’affirmer que la question qui nous occupe étant une fois posée exactement, la détermination intérieure de tout esprit bien fait devait nécessairement précéder la discussion.

    LE CHEVALIER. Il me semble que M. le sénateur approuve, puisqu’il n’objecte rien. Quant à moi, j’ai toujours eu pour maxime de ne jamais contester sur les opinions utiles. Qu’il y ait une conscience pour l’esprit comme il y en a une pour le coeur, qu’un sentiment intérieur conduise l’homme de bien, et le mette en garde contre l’erreur dans les choses mêmes qui semblent exiger un appareil préliminaire d’études et de réflexions, c’est une opinion très digne de la sagesse divine et très honorable pour l’homme: ne jamais nier ce qui est utile, ne jamais soutenir ce qui pourrait nuire, c’est, à mon sens, une règle sacrée qui devrait surtout conduire les hommes que leur profession écarte comme moi des études approfondies. N’attendez donc aucune objection de ma part: cependant, sans nier que le sentiment chez moi ait déjà pris parti, je n’en prierai pas moins M. le comte de vouloir bien encore s’adresser à ma raison.

    LE COMTE. Je vous le répète; je n’ai jamais compris cet argument éternel contre la Providence, tiré du malheur des justes et de la prospérité des méchants. Si l’homme de bien souffrait parce qu’il est homme de bien, et si le méchant prospérait de même parce qu’il est méchant, l’argument serait insoluble; il tombe à terre si l’on suppose seulement que le bien et le mal sont distribués indifféremment à tous les hommes. Mais les fausses opinion ressemblent à la fausse monnaie qui est frappée d’abord par de grands coupables, et dépensée ensuite par d’honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu’il font. C’est l’impiété qui a d’abord fait grand bruit de cette objection; la légèreté et la bonhomie l’ont répétée: mais en vérité ce n’est rien. Je reviens à ma première comparaison: un homme de bien est tué à la guerre, est-ce une injustice? Non, c’est un malheur. S’il a la goutte ou la gravelle; si son ami le trahit; s’il est écrasé par la chute d’un édifice, etc., c’est encore un malheur; mais rien de plus, puisque tous les hommes sans distinction sont sujets à ces sortes de disgrâces. Ne perdez jamais de vue cette grande vérité: Qu’une loi générale, si elle n’est injuste pour tous, ne saurait l’être pour l’individu. Vous n’aviez pas une telle maladie, mais vous pouviez l’avoir; vous l’avez, mais vous pouviez en être exempt. Celui qui a péri dans une bataille pouvait échapper; celui qui en revient pouvait y rester. Tous ne sont pas morts; mais tous étaient là pour mourir. Dès lors plus d’injustice: la loi juste n’est point celle qui a sont effet sur tous, mais celle qui est faite pour tous (I); l’effet sur tel ou tel individu n’est plus qu’un accident. Pour trouver des difficultés dans cet ordre de choses, il faut les aimer; malheureusement on les aime et on les cherche: le coeur humain, continuellement révolté contre l’autorité qui le gêne, fait des contes à l’esprit qui les croit; nous accusons la Providence, pour être dispensés de nous accuser nous-mêmes; nous élevons contre elle des difficultés que nous rougirions d’élever contre un souverain ou contre un simple administrateur dont nous estimerions la sagesse. Chose étrange! il nous est plus aisé d’être justes envers les hommes qu’envers Dieu.

    Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg
     
  8. De l’image du Pélican



    Pour commencer, nous voyons en tous lieux l’image de la femelle du Pélican qui se déchire la poitrine de son bec et nourrit ses petits avec le sang qui en coule; ainsi cette image se retrouve non seulement un peu partout sur les enseignes mais aussi dans les Armoiries et sur l’Écusson d’un grand nombre de familles Nobles; elle a été reprise par beaucoup d’Écrivains très saints et elle était un Hiéroglyphe de piété et de pitié chez les Égyptiens, raison pour laquelle ils ne les servaient pas à leur table.

    Toutefois, après recherche, nous n’en trouvons nulle mention chez les Anciens Zodiographes ni chez tous ceux qui ont spécifiquement disserté sur les Animaux, par exemple Aristote, Élien, Pline, Solinus et bien d’autres encore qui oublient rarement des propriétés d’une telle nature et ont été bien plus précis dans des Articles de bien moindre importance. Sur ce sujet, il nous faut admettre que cette représentation n’est pas sans fondement, et nous ne pouvons pas non plus nier que les Pélicans montrent une remarquable affection pour leurs petits, car Élien, dans sa description des Cigognes et de la tendresse qu’elles manifestent à l’égard de leur progéniture, à qui elles apprennent à voler, et à qui elles redistribuent les provisions qu’elles ont dans le ventre, termine en concluant que les Hérons et les Pélicans agissent de la même façon .

    Quant aux témoignages des Pères anciens et des auteurs Ecclésiastiques, nous pouvons en déduire sans crainte qu’ils y voyaient davantage un Emblème qu’une Histoire vraie; ainsi Eucher admet-il que c’est l’Emblème du Christ , et nous ne sommes pas disposé à accepter littéralement le récit de Jérôme, selon lequel, s’apercevant que ses petits ont été détruits par des Serpents, elle déchire son flanc avec son bec, les ranime et les rend à la vie avec son sang, récit qui pourrait d’ailleurs très bien illustrer la destruction de l’homme par l’ancien Serpent et sa renaissance grâce au sang du Christ; pris dans ce sens-là, nous ne contesterons pas les récits d’Augustin , d’Isidore , d’Albert et de beaucoup d’autres auteurs; en outre, une fois compris que l’intention est Emblématique, nous acceptons sa présence dans des armoiries.

    Quant aux Hiéroglyphes des Égyptiens, ils ont glorifié ce même oiseau pour une autre raison, à savoir l’affection parentale, laquelle se manifestait par la protection de ses petits lorsque son nid était incendié ; en ce qui concerne le sang qu’elle fait couler de sa poitrine, les Égyptiens ne le mentionnent pas, mais il semblerait que ce soit une translation du Vautour au Pélican, comme Valerio Bolzani l’a très clairement expliqué : Sed quod Pelicanum (ut etiam aliis plerisque persuasum est) rostro pectus dissecantem pingunt, ita ut suo sanguine filios alat, ab Ægyptiorum historia valde alienum est, illi enim vulturem tantum id facere tradiderunt .

    Et pour finir en ce qui concerne l’image, si elle est examinée de façon naturelle et non selon une conception Hiéroglyphique, on voit qu’elle contient de nombreuses inexactitudes, différant presque en tout d’une description réelle et correcte. Car, alors que l’on peint le Pélican généralement vert ou jaune, sa véritable couleur tend plutôt au blanc, à l’exception des extrémités ou parties supérieures des plumes de ses ailes, lesquelles sont brunes; il est décrit comme ayant la taille d’une Poule, alors qu’elle est proche de celle d’un Cygne, qu’elle dépasse même parfois. On le représente le plus souvent avec un bec court alors que celui du Pélican atteint parfois une longueur de deux mains. Le bec est dessiné aigu ou pointu à son extrémité, alors qu’il est plat et large, bien que légèrement recourbé à son extrémité. Il est décrit comme appartenant aux fissipèdes, c’est-à-dire aux oiseaux dont les pieds ou les griffes sont divisés alors que c’est un palmipède, c’est-à-dire qu’il a des pieds palmés à la manière des Cygnes ou des Oies, selon la Méthode de la nature, pour les oiseaux latirostraux ou à bec plat, chez qui, étant le plus souvent des nageurs, cet organe est admirablement conçu dans ce but, car leurs pieds sont formés de nageoires ou de rames; en conséquence, ils ne se posent pas sur les arbres et n’y font pas leur nid, si on excepte les Cormorans, qui construisent leur nid à la manière des Hérons. Enfin, une partie de son corps est omise, laquelle est plus remarquable que toutes les autres, à savoir son gave ou jabot, attaché à la partie inférieure du bec et qui descend sur sa poitrine: une poche ou sac fort visible, dont la contenance est presque incroyable; à l’aide de ce jabot cet animal est à l’abri du besoin car il y conserve des Huîtres, des Coques, des Pétoncles et autres animaux testacés, qu’il est incapable de casser, qu’il garde jusqu’à ce qu’ils s’ouvrent et dont, après les avoir vomis, il avale la chair. Il s’agit de cette partie du corps qui a été conservée en tant qu’objet rare et dans laquelle (comme le rapporte Sánchez de las Brozas ), après dissection, a été trouvé un enfant Nègre.


    Thomas Browne, Pseudodoxia Epidemica
     
  9. La chambre claire (Extrait)



    Face à certaines photos, je me voulais sauvage, sans cultures.

    Je décide de “laisser flotter” sur mes lèvres et dans mes yeux un léger sourire que je voudrais “indéfinissable”.

    La photo elle-même n’est en rien animée (je ne crois pas aux photos ” vivantes”) mais elle m’anime : c’est ce que fait toute aventure. Le premier, visiblement, est une étendue, il a l’extension d’un champ, que je perçois assez familièrement en fonction de mon savoir, de ma culture ; ce champ peut être plus ou moins stylisé, plus ou moins réussi, mais il renvoie toujours à une information classique. C’est le studium. Le second élément vient casser (ou scander) le studium. Cette fois, ce n’est pas moi qui vais le chercher (comme j’investis de ma conscience souveraine le champ du studium), c’est lui qui part de la scène, comme une flèche, et vient me percer. Le punctum, c’est piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure et aussi coup de dés. Le punctum d’une photo, c’est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne). Dans cet espace très habituellement unaire, parfois (mais, hélas, rarement) un ” détail ” m’attire. Je sens que sa seule présence change ma lecture que c’est une nouvelle photo que je regarde, marquée à mes yeux d’une valeur supérieure. Ce “détail ” est le punctum (ce qui me point). Il n’est pas possible de poser une règle de liaison entre le studium et le punctum (quand il se trouve là). Il s’agit d’une co-presence, c’est tout ce qu’on peut dire … (…) … mais de mon point de vue de Spectator, le détail est donné par chance et pour rien ; le tableau n’est en rien ” composé ” selon une logique créative ; la photo sans doute est duelle, mais cette dualité n’est le moteur d’aucun ” développement “, comme il se passe dans le discours classique. Pour percevoir le punctum, aucune analyse ne me serait donc utile (mais peut-être, on le verra, parfois, le souvenir)  : il suffit que l’image soit suffisamment grande, que je n’aie pas à la scruter (cela ne servirait à rien), que, donnée en pleine page, je la reçoive en plein visage. Très souvent, le punctum est un ” détail “, c’est-à-dire un objet partiel. Aussi, donner des exemples de punctum, c’est, d’une certaine façon, me livrer. Si fulgurant qu’il soit, le punctum a, plus ou moins virtuellement, une force d’expansion. Cette force est souvent métonymique. Je perçois le référent (ici, la photographie se dépasse vraiment elle-même : n’est-ce pas la seule preuve de son art ? S’annuler comme medium, n’être plus un signe mais la chose même ?), je reconnais, de tout mon corps, les bourgades que j’ai traversées lors d’anciens voyages en Hongrie et en Roumanie. Ainsi le détail qui m’intéresse n’est pas, ou du moins n’est pas rigoureusement, intentionnel. Ce que je peux nommer ne peut réellement me poindre. L’impuissance à nommer est un bon symptôme de trouble. La subjectivité absolue ne s’atteint que dans un état, un effort de silence (fermer les yeux, c’est faire parler l’image dans le silence). La photo me touche si je la retire de son bla-bla ordinaire ” technique “, ” réalité “… Ne rien dire, fermer les yeux, laisser le détail remonter seul à la conscience affective. Dès qu’il y a punctum, un champ aveugle se crée (se devine). La présence (la dynamique de ce champ aveugle), c’est je crois, ce qui distingue la photo érotique de la photo pornographique. La pornographie représente ordinairement le sexe, elle en f ait un objet immobile. La photo érotique, au contraire, ne fait pas du sexe un objet central, elle entraîne le spectateur hors de son cadre, et c’est en cela que cette photo, je l’anime et elle m’anime. Le punctum est alors une sorte de hors champ subtil, comme si l’image lançait le au-delà de ce qu’elle donne à voir, vers l’excellence absolue d’un être, âme et corps mêlés. Le corps pornographique, compact, se montre, il ne se donne pas, en lui aucune générosité.

    La photo de l’être disparu vient me toucher comme les rayons différés d’une étoile. Une sorte de lien ombilical relie le corps de la chose photographiée à mon regard : la lumière quoique impalpable, est bien ici un milieu charnel, une peau que je partage avec celui ou celle qui a été photographié. Ainsi, la photographie du Jardin d’Hiver, si pâle soit-elle, est pour moi le trésor des rayons qui émanaient de ma mère enfant, de ses cheveux, de sa peau, de sa robe, de son regard, ce jour-là. Je sui seul devant elle, avec elle. La boucle est fermée, il n’y a pas d’issue. Je souffre, immobile. Carence stérile, cruelle : je ne puis transformer mon chagrin, je ne puis laisser dériver mon regard. Rilke ” Aussi doux que le souvenir, les mimosas baignent la chambre ” : la photo ne ” baigne ” pas la chambre  : point d’odeur, point de musique, rien que la chose exorbitée. La photographie est violente : non parce qu’elle montre des violences, mais parce qu’à chaque fois elle emplit de force la vue, et qu’en elle rien ne peut se refuser, ni se transformer. Je sais maintenant qu’il existe un autre punctum que le ” détail “. Ce nouveau punctum, qui n’est plus de forme mais d’intensité, c’est le Temps, c’est l’emphase déchirante du noème ” ça a été “, sa représentation pure.

    En 1865, le jeune Lewis Payne tenta d’assassiner le Secrétaire d’Etat américain W.H. Seward. Alexander Gardner l’a photographié dans sa cellule ; il attend sa pendaison. La photo est belle, le garçon aussi : c’est le studium. Mais le punctum, c’est : il va mourir. Je lis en même temps : cela sera et cela a été ; j’observe avec horreur un futur antérieur dont la mort est l’enjeu. En me donnant le passé absolu de la pose ( aoriste ), la photographie me dit la mort au futur. Ce qui me point c’est la découverte de cette équivalence. Devant la photo de ma mère enfant, je me dis : elle va mourir : je frémis, tel le psychotique de Winnicot, d’une catastrophe qui a déjà eu lieu. Que le sujet en soit la mort ou non, toute photographie est cette catastrophe.

    Je rassemblais dans une dernière pensée les images qui m’avaient ” point ” (puisque telle est l’action du punctum). A travers chacune d’elles, infailliblement, je passais outre l’irréalité de la chose représentée, j’entrais follement dans le spectacle, dans l’image, entourant de mes bras ce qui est mort, ce qui va mourir, comme le fit Nietzsche, lorsque le 3 janvier 1889, il se jeta en pleurant au cou d’un cheval martyrisé : devenu fou pour cause de Pitié.


    Roland Barthes, La chambre claire.
     
  10. Eccéité de la pin-up girl

    Je dois dire que le titre que l’on m’avait suggéré était : «Phénoménologie de la pin-up girl». Malheureusement, ce n’est pas du tout dans ce sens-là que je comptais diriger cette petite étude, et, par une association d’idées bien compréhensible, j’ai pensé qu’il vaudrait mieux l’intituler : «Eccéité de la pin-up girl». En effet, eccéité est un mot qui se trouve aussi dans le livre de Merleau-Ponty sur la perception, qui a une plus jolie sonorité, et qui a, tout de même, moins traîné que le premier. J’ajoute qu’il ne veut pas dire grand-chose non plus ; mais j’ai peut-être tort : je crois que je ne mords pas assez à la philosophie pour pouvoir discuter définitivement ces problèmes diaboliques, et c’est la fin du préambule.

    Je ne tiendrai pas compte d’une erreur communément répandue qui fait que l’on assimile le terme «pin-up» à l’expression «hands up !» (libéralement employée par les auteurs de romans à couverture illustrée, bordée de bleu, portant le générique «Le Livre national») et dont le sens connu est «les mains en l’air».

    Je n’en ferai pas état, car il est évident que des deux expressions sont calquées l’une sur l’autre, sauf en ce qui concerne l’intervalle ; le trait d’union qui comble le premier sauve la décence. Mais je quitte la sémantique pour me précipiter sur le sujet, qui attend, la pointe des seins braquée vers le ciel à un angle de DCA, la taille réduite à sa plus étroite expression, et la croupe généreusement bombée, bien fendue ; ses cheveux retombent, en vagues brillantes, sur des épaules dénudées mais chaudes — ça se sent — dont une étoffe transparente dessine la rondeur avec précision. Quand on les voit, les jambes sont longues et lisses, et l’intérieur de la cuisse souvent apparent, malgré l’interdiction de la censure américaine : il doit y avoir des pin-up d’origine, moins anastasiées pour l’exportation.

    Ceci n’est qu’un modèle de pin-up girl. Ils en font de tous les genres. Je ne vais pas vous les décrire, ce journal se refuse en général à insérer des textes très pornographiques, et il faudrait, pour être complet, que je vous décrivisse aussi mes réactions.

    Il est inutile d’ajouter, vous le savez bien, que la pin-up, ayant franchi la mare aux harengs dans les fourgons de l’armée américaine, s’est installée sur la couverture de nos magazines, depuis que les contingents de papier généreusement alloués par une économie libérale permettent aux hebdomadaires les gros tirages que l’on sait. Nous présentions à cet égard un retard considérable, soit dit en passant, puisque, bien avant la guerre, «Esquire», avec les dessins de Petty (remplacé depuis par Varga), «Pic», «Life», «Collier’s», «Look» et bien d’autres revues américaines donnaient fréquemment, les uns avec une grande régularité, les autres moins, autant d’occasions aux hommes de se lécher le coin gauche des badigoinces avec un regard concupiscent, et, aux filles, autant de prétextes pour envoyer à leur tour des photos d’elles aux petits courriers cinématographiques. Quoi qu’il en soit, c’est de la guerre de 1942 (la guerre américaine) que date le foudroyant développement de la pin-up girl. Voici pourquoi : à cette époque, journaux et magazines civils entreprirent la confection d’éditions spéciales, purgées de publicité, de format souvent réduit, destinées à divertir l’armée ; distribuées par le Special Service, ces feuilles entrèrent, en quelque sorte, en concurrence avec les publications mêmes de l’armée. En plein accord avec elles sans aucun doute. Toujours est-il que l’hebdomadaire militaire «Yank» a publié, depuis ce temps, des photos de pin-up girls dont la collection complète est propre à développer, chez les jeunes gens, la haine de la pédérastie. C’était peut-être le but visé.

    Journaux civils et militaires ne firent d’ailleurs que respecter les règles explicitement admises par l’armée. Je ne résiste pas à la joie de vous donner la traduction de quelques passages d’une brochure réservée aux éditeurs des Services militaires d’information américains (Département de la Guerre, brochure n° 20-3, page 9).

    LA FORME FEMININE DANS LES JOURNAUX DE L’ARMEE

    «Ceci ne présente pas un intérêt militaire, quoique ce soit fréquemment le sujet d’intérêt du militaire. (Ils font des calembours, là-dedans. J’ai essayé de donner une équivalence). Les déshabillés artistiques, aussi bien que les représentations de formes féminines plus ou moins voilées seront utilisées au choix de l’éditeur, sans perdre de vue l’idée que les forces combattantes des USA ne sont composées ni de sybarites, ni d’adolescents retardés. Ce n’est pas une des fonctions principales des Services d’information de l’armée que de délivrer de la beauté en vue d’orner les murs des baraques. En outre, dans les limites continentales des USA, ce sujet général est déjà si remarquablement exploité par les périodiques civils, que, pour le militaire, vouloir lutter avec eux serait porter du charbon à Newcastle. Cependant, nous ne pouvons nous empêcher de donner quelques brefs extraits d’un éditorial laudatif, dédié par un journal de l’armée, dans un poste isolé de l’Alaska, à une artiste percutante de New York, qui a posé pour des photos inédites à l’intention de cette publication… (Suit une série d’extraits). Ceci montre de façon touchante que, dans la vie de cette garnison isolée, l’amabilité de l’obligeante jeune femme avait plus fait pour réchauffer la baraque que n’importe quel poêle breveté.»

    On s’étonnera de la place que je donne, dans cet article, à la pin-up américaine ; c’est que les Etats-Unis sont, à cet égard, en avance sur nous.

    La production et la répartition de fesses sur papier à rotative-que-veux-tu eurent dans l’armée américaine une première série d’effets que nous ne risquons guère ici, car l’intendance française est moins généreuse. Les résultats médicaux de cette alléchante propagande sont tels que les unités prophylactiques de l’US Army, actuellement débordées, ne peuvent accorder une interview au premier pisse-copie venu : c’est vous dire qu’ils m’ont flanqué dehors, malgré l’intérêt du sujet. Enfin, ne les plaignons pas, ils ont de la pénicilline (on notera l’harmonieuse correspondance homéopathique des mots «pin-up» et «pénicilline» : à côté du mal, le remède, et la même racine romaine). Par malheur, la pin-up girl est responsable d’une autre fâcheuse séquelle de phénomènes graves que je ne peux passer sous silence, car je crains leur extension à notre pays : rappelez-vous le doryphore. On assiste, actuellement, outre-Atlantique, à un extraordinaire développement du faux sein sous toutes ses formes, depuis le simple truquage de doudounes au moyen d’une tringle métallique savamment recourbée — destinée uniquement, prétendent ces hypocrites, à supprimer les bretelles inesthétiques du soutien-gorge — jusqu’à l’infâme coussin rembourré, de forme judicieusement choisie en vue de l’attraction maximale, sur lequel l’imprudent visiteur vient buter à la première tentative. Ça s’est toujours fait, dira-t-on ; d’accord, mais pas industriellement. A l’heure actuelle, ça se répand en Amérique comme une traînée de poudre ; et je suis assez persuadé du mauvais goût de mes compatriotes pour ne pas supposer qu’ils refouleront cette néfaste invention ; ils ont bien sacré Benny Goodman roi du swing, à la suite des mêmes Américains.

    Boris Vian, La Rue, numéro 11, 20 Septembre - 4 octobre 1946